Zo a machwa la : quand Robert Loison fait une lecture économique des inégalités et de la profitation
Dans la chanson Mè Coco du chanteur guadeloupéen Robert Loison, une phrase marque particulièrement les esprits : « Pa menm zo a machwa la maléré pa ka trapé » (« Les pauvres ne peuvent même pas obtenir l’os de la mâchoire »).
Derrière cette formule populaire se cache une véritable analyse sociale et économique de la répartition des richesses.
À travers l’image du partage d’un bœuf abattu par un maire, la chanson oppose deux modèles de gestion économique : l’un fondé sur une redistribution relativement équitable, l’autre sur l’accaparement des meilleures ressources par une minorité privilégiée.
Dans le récit chanté, le maire Coco, quand il tue un bœuf, veille à ce que chacun puisse bénéficier d’une bonne part de viande. Le partage devient alors une métaphore de la justice sociale.
À l’inverse, certains maires sont décrits comme organisant une distribution profondément inégalitaire : les morceaux nobles restent toujours entre les mains des mêmes groupes, tandis que les plus pauvres n’accèdent même pas aux restes les plus modestes, symbolisés par « l’os de la mâchoire ».
Cette image illustre parfaitement un mécanisme économique universel : la concentration des richesses au profit d’une minorité.
D’un point de vue économique, ce que Robert Loison décrit dans sa chanson renvoie à ce que l’on appelle une mauvaise redistribution des ressources. Dans de nombreuses sociétés, on le sait, les richesses produites collectivement ne profitent pas équitablement à l’ensemble de la population.
Une minorité détient les capitaux, contrôle les circuits économiques, fixe les prix et accumule les bénéfices, tandis qu’une grande partie de la population peine à satisfaire ses besoins fondamentaux.
Ainsi, certains ont accès à ce que l’on pourrait appeler de « la bonne viande », pendant que d’autres restent exclus même des ressources les plus élémentaires.
Cette logique peut être observée à l’échelle mondiale. Aujourd’hui encore, une partie considérable des richesses mondiales est concentrée entre les mains d’un nombre réduit d’individus ou de multinationales.
Pendant que certains pays accumulent des profits immenses grâce à la finance, aux matières premières ou aux industries technologiques, d’autres populations vivent dans la précarité, parfois sans accès suffisant à l’alimentation, à l’eau ou aux soins.
Le contraste entre abondance et privation rappelle précisément l’image évoquée dans la chanson : certains mangent les meilleurs morceaux pendant que d’autres sont dans la détresse.
En Guadeloupe, cette problématique résonne particulièrement à travers la notion de « profitation ». Ce terme, popularisé lors des mouvements sociaux de 2009, désigne des mécanismes économiques où certains acteurs tirent des profits excessifs d’une situation de domination économique.
Les héritages esclavagistes et les subsistances de l’économie de comptoir illustrent encore cette domination en Guadeloupe.
L’image du bœuf dans Mè Coco montre aussi que l’inégalité n’est pas seulement économique. Elle est aussi politique.
Celui qui contrôle la distribution des ressources possède un pouvoir immense. Décider qui mange quoi, qui accède aux richesses et qui reste exclu est un acte de pouvoir. Les sociétés inégalitaires ne sont donc pas simplement le résultat du hasard ; elles sont souvent le produit de choix politiques et économiques.
Cette chanson rappelle qu’une autre logique est possible : celle du partage et de la redistribution. Une société plus juste ne signifie pas que chacun possède exactement la même chose, mais que chacun puisse accéder dignement aux ressources essentielles.
Dans la chanson de Robert Loison, l’os de la mâchoire n’est pas un morceau de bœuf ordinaire. C’est le symbole ultime de l’exclusion : quand même les restes les plus maigres échappent aux plus démunis, c’est que le système de distribution est entièrement capté par une minorité. « Pa menm zo a machwa la maléré pa ka trapé » dit en quelques mots ce que des traités d’économie peinent parfois à formuler clairement : les inégalités ne sont pas des accidents mais une organisation de la société.
Ceux qui contrôlent la répartition des ressources, qu’il s’agisse d’un maire avec son bœuf ou d’acteurs économiques dans un marché mondialisé, détiennent un pouvoir politique autant que matériel. Et quand ce pouvoir s’exerce sans contre-pouvoir fort, il produit de la profitation – ce phénomène décrié en Guadeloupe où les marges excessives et les monopoles creusent chaque jour un peu plus l’écart entre ceux qui mangent les morceaux nobles et ceux qui peinent à manger chaque jour.
La chanson ne se contente pas de décrire l’injustice. Elle rappelle, par son existence même, que l’alternative existe : celle du partage, de la distribution équitable, de la vigilance collective.
Ce que Robert Loison a pu exprimer à travers cette formule Pa menm zo a machwa la maléré pa ka trapé » c’est qu’une société qui laisse les pauvres sans même l’os à ronger ne souffre pas d’un manque de richesses : elle souffre d’un manque de justice.