Nombreux sont celles et ceux qui pensent détenir une transmission fidèle du gwoka, telle qu’elle leur aurait été transmise par les anciens. Cependant, cette prétention à la fidélité totale de la transmission se heurte à une impossibilité anthropologique fondamentale : aucune transmission entre êtres humains ne peut être parfaitement identique à son origine.
Compte tenu du contexte historique de l’esclavage, il apparaît impossible de se réclamer détenteur d’un « gwoka originel.»
En effet, non seulement aucune transmission entre êtres humains ne peut être parfaitement identique à son origine, mais la genèse du gwoka s’est opérée dans des conditions où toute forme de transmission formelle était interdite ou réprimée.
Créé par des esclavisés, de façon cachée, anba fèy, privés d’institutions d’enseignement et de reconnaissance, le gwoka s’est transmis oralement, corporellement et collectivement, au sein d’une culture contrainte à la dissimulation et à la réinvention permanente.
L’absence d’écrits, de codification musicale et de légitimité sociale a fait de cette transmission un processus mouvant, fondé sur l’interprétation et la mémoire vivante plutôt que sur la reproduction fidèle.
Dès lors, parler d’un « gwoka originel » n’aurait pas beaucoup de sens de nos jours, car ce qui s’est transmis n’est pas une forme fixe, mais une énergie créatrice en perpétuelle transformation, façonnée par les expériences et les subjectivités de ceux qui l’ont fait vivre.
Tout acte de transmission implique une altération ou une modification du message, une reconstruction du sens. Cela s’explique par le fait que la transmission passe par un sujet, un individu, et non par un canal neutre : le transmetteur sélectionne, reformule, interprète, et le récepteur reçoit, comprend et incorpore à partir de son propre cadre de référence.
La mémoire ne conserve jamais fidèlement un événement. Elle le reconstruit, même inconsciemment, selon les cadres sociaux du présent. La transformation du message est structurelle, non accidentelle
L’exercice du « téléphone arabe » illustre avec clarté l’impossibilité d’une transmission parfaitement fidèle. À mesure que le message circule d’un individu à l’autre, il se modifie, non par erreur ou négligence, mais parce qu’il est réinterprété à chaque étape selon les cadres cognitifs, émotionnels et culturels de chacun.
Cet exercice du « téléphone arabe » montre que l’erreur ou la déperdition n’est pas une faute individuelle et volontaire, mais un effet structurel du processus de transmission.
Même si les participants étaient de bonne foi, attentifs et intelligents, le message changerait quand même, car il passe à travers des médiations humaines (identité, langage, perception, mémoire).
Enfin, l’expérience du « téléphone arabe » ne montre pas seulement la perte, mais aussi la création.
À mesure que le message circule, il s’enrichit d’associations nouvelles, de reformulations imaginatives, parfois d’humour ou d’émotion. Elle démontre donc que la transmission est en même temps une transformation.
On notera donc qu’entre l’intention de transmettre et la réception effective, il existe toujours un écart, une perte mais aussi une création et cela quel que soit les individus et ce qui est transmis.
La transmission implique une reconstruction interne du sens à partir des structures mentales du récepteur. L’individu est sujet à des influences multiples et parfois contradictoires, qui déforment ou réorientent la transmission initiale.
Il y a transmission différée et transformée : le capital culturel n’est jamais reproduit à l’identique. En effet, la transmission n’est jamais une simple duplication de savoirs ou de pratiques, mais un processus d’interprétation et de recréation.
L’être humain ne transmet jamais un contenu « pur » ou « neutre ». Il transmet depuis lui-même, c’est-à-dire à partir de son corps, de sa mémoire, de son histoire et de ses émotions. Ce filtre humain rend donc toute reproduction à l’identique impossible.
Le sociologue Pierre Bourdieu souligne à ce propos que « la pratique n’est jamais la simple exécution d’un code appris, mais une réinvention dans des contextes sans cesse renouvelés » (Le sens pratique, 1980).
La transmission, loin d’être un simple passage d’informations, implique donc un travail de réappropriation.
Chaque individu, selon son cadre intériorisé de pensée et de comportement personnel, son schéma de perception et d’action, ses dispositions et son expérience sociale, réinterprète le savoir qu’il reçoit.
De même, Claude Lévi-Strauss rappelle que «la culture ne se transmet pas, elle se reconstruit » (Anthropologie structurale, 1958).
L’acte de transmettre est inséparable d’une opération de reconstruction symbolique.
Dans le cas du gwoka, cette reconstruction s’incarne dans le corps des musiciennes et musiciens, du danseur ou de la danseuse, de la chanteuse ou du chanteur, dont les gestes et les rythmes actualisent l’héritage reçu en le modifiant.
La philosophie herméneutique de Paul Ricœur explique que voir le monde, c’est l’interpréter, parler c’est interpréter.
L’interprétation est au fondement même de notre rapport au monde et à la parole.
Paul Ricœur souligne que « transmettre, c’est interpréter » (La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000).
Autrement dit, le transmetteur opère toujours un travail de sélection, de reformulation et d’interprétation. La fidélité absolue à une source serait une négation du caractère vivant de la tradition, qui ne subsiste que par le jeu des variations et des réinventions.
Cette conception herméneutique de la transmission invite à considérer l’acte de transmettre non comme une simple opération de conservation, mais comme un processus de médiation symbolique. Transmettre, c’est traduire au sens fort du terme.
C’est faire passer un contenu culturel d’un contexte à un autre, d’une conscience à une autre, en le réinvestissant de sens.
Ce passage d’un sujet à un autre transforme nécessairement le message transmis, car il s’inscrit dans un nouvel horizon d’attente, un nouveau système de valeurs, une autre expérience du monde.
Ainsi, la transmission n’est pas une continuité mécanique, mais une mise en relation créatrice entre des temporalités et des subjectivités distinctes.
C’est également dans cette perspective que Jean-Pierre Warnier affirme que « la transmission des savoir-faire n’est jamais la duplication d’un modèle, mais la production d’une variante » (La mondialisation de la culture, 1999).
Chaque nouvel apprenant devient, à son tour, un créateur de différence, un maillon actif dans la chaîne évolutive de la tradition.
En d’autres termes, l’acte de transmission est inséparable d’un acte de création : il actualise le passé en le transformant, assurant ainsi à la culture sa continuité dans le changement.
Ainsi, concevoir la transmission comme une reproduction fidèle revient à méconnaître sa nature profondément humaine et dynamique.
La transmission du gwoka, à l’instar de toute pratique culturelle, ne peut être envisagée comme une conservation statique du passé, mais comme un processus vivant de transformation, où chaque sujet rejoue, interprète et renouvelle l’héritage reçu.
C’est dans cette tension entre mémoire et création que réside la véritable continuité culturelle.