Nouveaux Mouvements Sociaux : le LKP

Le mouvement social qui s’est achevé en Guadeloupe le 5 Mars 2009 après 44 jours de grève générale a suscité nombre d’interrogations et de commentaires. Ceux-ci allaient de l’incompréhension au soupçon de stratagème devant conduire la Guadeloupe à l’indépendance.

Ce type de mouvement social, inédit en Guadeloupe, a il est vrai un certain nombre de caractéristiques qui peuvent bousculer les cadres et les schémas traditionnels d’interprétation de l’action politique prise au sens large. Ces actions politiques sont généralement adossées au système des institutions démocratiques en vigueur dans les sociétés occidentales et doivent pour être reconnues comme légitimes trouver une traduction dans la loi.

En effet, dans le système démocratique, les demandes sociales doivent en principe se traduire lors des différentes élections et être portées théoriquement par ceux qui seraient élus. Les citoyens qui seraient insatisfaits des programmes et actions mises en oeuvre sont appelés à faire preuve de « patience civique » et attendre que par le jeu des élections leurs préoccupations soient traduites éventuellement en actes politiques.

Vu de ces principes, l’action revendicative a donc longtemps été considérée comme un moyen illégitime d’expression et comme une manière de court-circuiter les canaux officiels de la représentation des intérêts.

Néanmoins, la théorie et la pratique s’avèrent quelque peu différentes. La participation politique dans une démocratie s’est toujours manifestée à travers de multiples actions revendicatives qui peuvent concerner toutes les couches sociales et professionnelles de la société, c’est le cas notamment à travers les organisations syndicales de salariés et de patrons.

Au cours de ces 40 dernières années, la grève, mode d’expression des oppositions dans le monde du travail, plus violent lui a quelque peu laissé la place dans les sociétés modernes à des actions collectives sous forme de mouvement social.

Le terme de mouvement social au sens de Touraine désigne une mobilisation porteuse d’un projet de société alternatif. Ces mouvements généralement portés par des experts permettent une expression de la vox populi et une prise en compte des attentes sociales en temps réel, entre deux élections. Les organisations de ce type les plus emblématiques sont les mouvements anti OGM, écologistes, de lutte contre le racisme et les discriminations (SOS Racisme) ou encore celles réclamant le droit au logement pour tous.

Les acteurs qui s’organisent en collectifs pour porter des revendications communes sont généralement proches idéologiquement, politiquement, géographiquement ou alors partagent des préoccupations communes pour leur société et son devenir. Ces préoccupations qui sont le plus petit dénominateur commun pouvant permettre à ces acteurs de se coaliser peuvent constituer un puissant ciment et un levier redoutable pour la mobilisation.

Le collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) qui a pris naissance en Guadeloupe correspond pour ses caractéristiques essentielles aux organisations qui structurent les nouveaux mouvements sociaux tels qu’appréhendés par les théories relatives à l’action collective.

Ce sont des groupes qui optent pour un mode de fonctionnement souple (collectifs, coordinations,…) loin des lourdeurs administratives et bureaucratiques des syndicats et des partis politiques. Elles portent le plus souvent des revendications nouvelles et souhaitent avant tout influencer un changement de société plutôt que l’obtention de places ou de mandats électifs.

A chaque type sociétal correspond une forme de mouvement social qui tire ses origines et son organisation de la structure socio-historique de l’organisation et des dynamiques sociales passées et présentes de la société qui lui donne naissance.

La Guadeloupe de part sa petite taille géographique a été pour un mouvement comme le LKP une caisse de résonnance hors norme de part la nature des revendications tant sociales que sociétales voire politique qu’il a choisit de prendre en charge.

Conformément aux postures protestataires généralement exprimées dans les nouveaux mouvements sociaux, les revendications portées par le LKP étaient partagées et soutenues par des personnes vivant en Guadeloupe, guadeloupéens d’origine africaine et indienne majoritairement, qui se sont pensés comme un « Nous », liées par des traits communs de solidarité (sociale, ethnique, culturels, identitaire…) en opposition à un adversaire (le « yo » de la chanson du collectif) de qui il fallait protéger l’intégrité du Nous pour sa survie et sa participation au processus de contrôle sociale et de changement.

A travers le LKP, une partie du peuple guadeloupéen, celle qui estimait son sort comme le plus injuste et donc le plus susceptible d’être modifié par l’action collective, a choisit de porter dans le débat public des préoccupations qui devaient à priori relever de politiques publiques tout à fait ordinaires dans une démocratie comme la France.

La plateforme de revendication posée par le LKP a exigé que l’Etat et les collectivités locales (Département, Région, Mairies) remplissent pleinement leurs rôles pour répondre aux attentes de justice et d’équité sociale des guadeloupéens dans leur ensemble.

Mais aussi, et c’est la première fois que ce problème est posé de la sorte en Guadeloupe, que le système de classes sociales raciales hérité de l’esclavage et de la colonisation, porteur de discriminations raciales à l’égard de la majorité de la population guadeloupéenne, celle dite noire, soit attaqué et déconstruit par une politique publique volontariste et clairement affichée.

Si le LKP a déstabilisé de part les modalités de son émergence c’est que cette organisation, endogène il faut le dire à la société guadeloupéenne, ne répond pas vraiment à une norme répertoriée dans les théories et ouvrages relatifs aux formes d’organisations des mouvements protestataires.

Cette difficulté de catégorisation du collectif guadeloupéen s’est illustrée particulièrement dans une presse nationale et internationale qui a vu ses cadres informationnels bousculés car le LKP avait du mal à se fondre dans les moules de typification (gauche/droite, raciste/antiraciste, communiste/trotskyste/capitaliste/libéral….) avec lesquels ces journalistes fabriquent les informations à partir de cadres prédéterminés.

Les journalistes guadeloupéens, édifiés à leur société de façon innée à notre sens, n’ont pas été pris dans le traitement de l’information relative au mouvement social à ces pièges de classement et de catégorisation à tout prix du LKP et de ses actions.

Ce collectif guadeloupéen, c’est-à-dire donc unique, bousculant de part sa composition, ses revendications et ses modalités d’action, les schémas pré-formatés d’analyse des mouvements sociaux met en exergue une fois de plus, la singularité et l’unicité de la Guadeloupe qui est certes un département français mais caribéen, à 8000 km de la France. Département français dont la société moderne de 2009 est issue de l’esclavage et de la colonisation, deux systèmes éminemment racisants, dont certaines structures organisationnelles et mentales sont encore largement en place et suivant les mêmes modalités.

Le LKP et le mouvement populaire qu’il a généré ont imposé aux élus guadeloupéens et à l’Etat de revoir leur conception selon laquelle la société guadeloupéenne moderne serait une société idéale, en plus au soleil ! Le peuple guadeloupéen a exprimé le refus de la société qui lui était imposée et dont il devait se satisfaire parce que définie par d’autres comme bonne pour lui.

Il a ainsi voulu exprimer son refus d’être spectateur de sa vie, de sa société et a à chaque marche, chaque action (les ti marché, le retour encore plus à la production locale, la réactivation des réseaux de solidarité, …) initiée par le LKP, voulu conquérir ou re-conquérir, affirmer, une dignité et une fierté qui semblaient lui être niés chaque jour un peu plus par les profitants de tout acabit et de toutes origines ethniques, guadeloupéens ou non.

Car il est important de souligner, pour quelques esprits chagrins qui chercheraient des raccourcis comme le racisme pour évacuer ce mouvement social et les dérives et excès qu’il met en exergue, que la pwofitasyon n’a pas de couleur.

Il nous semble important que ceux, guadeloupéens ou non, qui vivent sur le sol guadeloupéen, qui dirigent les affaires guadeloupéennes gardent ces éléments en mémoire et les expriment, les explicitent à ceux qui commettraient l’erreur de croire en une uniformité des départements français et en une « douceur de vie, exotique et tropicale » d’une Guadeloupe qui serait vue comme une carte postale grandeur nature et non comme un Pays. 

Patricia BRAFLAN-TROBO

10 Mars 2009