Comment voyez-vous la femme guadeloupéenne?
– Pour ce qui est de la femme mère
La femme guadeloupéenne n’est pas sortie de nulle part. Elle est le fruit d’une histoire. La société guadeloupéenne, historiquement matrifocale, s’est construite autour des articles 12 et 13 du Code Noir de 1685 qui stipulaient de façon explicite d’une part l’appartenance des enfants esclaves aux maîtres des femmes esclaves et d’autre part le fait que les enfants nés entre une femme esclave et un père libre suivaient la condition de leur mère.
Les femmes ont donc acquis de facto dans les sociétés post-esclavagistes comme la Guadeloupe un rôle majeur au sein de la structure familiale.
La femme dans la société guadeloupéenne a été ainsi le pilier de la famille. D’où le nom de potomitan (poutre centrale). Les femmes dans notre société ont un statut de femmes fortes en général, car l’histoire l’a voulu mais cela reste valable dans toutes les sociétés, la femme donnant la vie elle demeure encore celle qui tient le foyer et donc la société.
Si dans les sociétés modernes comme la société française il y a des campagnes pour lutter contre les inégalités entre femmes et hommes cela prouve bien, s’il en était besoin, la persistance des schémas anciens de répartition des rôles. 73% des tâches ménagères reposent encore sur les femmes dans le couple. (https://www.ladn.eu/adn-business/news-business/actualites-agences/linegale-repartition-des-taches-menageres-plus-tenace-que-la-salete/)
La charge mentale, l’autre élément qui fait des femmes les potomitan de la famille et de la société est extrêmement forte et occupe une bonne partie des pensées des femmes.
J’aime beaucoup lire la société à travers les dessins animés. A travers eux on voit à quel point des sociétés qui semblent si éloignées se ressemblent sur des éléments précis.
Quand je regarde le dessin animé les Simpson et que je vois à quel point toutes les responsabilités et l’équilibre de la famille reposent sur Marge, la mère, je me range à l’avis du psychologue guadeloupéen Alain Dorville qui lors d’une conversation m’avait fait remarquer qu’à regarder de près toutes les femmes dans toutes les sociétés sont des femmes potomitan. Cela est d’autant plus intéressant à analyser que Marge a été inspirée à l’auteur de ce dessin animé, Matt Groening, pas sa mère et Homer par son père.
Marg Simpson ne serait-elle pas elle aussi une femme potomitan ? Ce terme même s’il est rejeté par certain.e.s n’efface pas une réalité qui s’impose aux femmes qu’elles le veuillent ou non, qu’elles l’aient choisi ou non. L’évolution de la famille permet maintenant aux femmes de faire une place de plus en plus grande à des pères qui ne veulent plus être seulement des géniteurs comme du temps de l’esclavage. Néanmoins, ces mêmes femmes qui veulent combattre le terme potomitan sont parfois farouchement attachées à leurs aires de pouvoirs auprès des enfants et dans la cellule familiale. En cas de séparation elles ne pensent même pas à un droit de garde équitable avec le père et n’osent pas imaginer qu’elles ne pourraient pas ne pas avoir la garde de ou des enfants.a
– La femme du point de vue professionnel
Le tissu socio économique dans nos régions repose pour beaucoup sur une organisation où la femme est l’agent économique principal, même si elle n’a pas de travail salarié. Les petits jobs (vente de divers produits, heures de travail à droite à gauche…) font d’elles des gestionnaires exceptionnelles qui structurent de façons bien inconscientes le monde économique.
Les femmes sont de plus en plus diplômées et aspirent de plus en plus à se réaliser de tous les points de vue. Elles ne veulent plus sacrifier un aspect de leur vie pour un autre. Elles veulent la réalisation professionnelle et la réalisation personnelle. Néanmoins ces réalisations trouvent leurs limites sur un territoire comme le notre.
Les possibilités de progression professionnelle passent souvent par des départs hors du département et là les femmes ont moins de latitudes que les hommes pour ces déplacements, il en est de même pour les cours du soir qui restent le privilège de celles qui peuvent mettre en place une organisation quasi militaire pour tenter l’aventure de l’évolution professionnelle. L’épanouissement professionnel des femmes est souvent freiné ou ralenti par les contraintes et exigences liées à l’éducation des enfants et à la gestion familiale.
Être femme
Être femme c’est souvent subir la pression inconsciente que suggère cet état. Les femmes sont soumises à toute une série de prescriptions qui leur sont infligées par ceux qui détiennent le pouvoir de prescription dans la société à savoir les hommes.
Ces demandes qui relèvent beaucoup du fantasme veulent imposer aux femmes d’êtres parfaites partout tout le temps. Il faut enfanter deux, trois, quatre fois, élever les enfants, être en permanence jeune, mince, dynamique, de bonne humeur, sex bomb, maitresse irréprochable au lit après une journée de travail, faire le diner, faire les leçons avec les enfants, être des femmes dynamiques actives indépendantes mais être aussi et surtout de bonnes mères irréprochables avec des enfants parfaits de tous les points de vue, de parfaites épouses, être épanouies mais ne pas sortir du rôle de gardienne de la famille assigné par la société….
Des situations qui font que les femmes sont toujours tiraillées entre choix et obligations et qu’elles sont le plus souvent dans des postures de culpabilisation, de sacrifices et/ou de négociations.
Les femmes sont de plus en plus libres dans leurs choix de vie. Cette liberté s’applique au mode de vie et au choix de la sexualité. Elles demeurent néanmoins prisonnières des rôles assignés et culpabilisent parfois de ne pas pouvoir tenir tous les rôles. Les femmes guadeloupéennes ont toujours eu l’habitude de gérer leur vie au sens large du terme. Les jeunes femmes tiraillées entre la modernité occidentale et la tradition en sont à chercher le bon modèle pour être des femmes pleinement épanouies.
Ces femmes devront être les propres prescriptrices de leur épanouissement et de leur libération. Elles doivent avant tout, et c’est certainement là le plus difficile, se libérer de tous les modèles imposés. Même les modèles imposés qui leur promettent plus de liberté en théorie. En effet, il n’est pas dit que ce modèle corresponde à certaines femmes qui ont malheureusement voulu adopter les pratiques prescrites dans des magazines, par des membres de l’entourage ou autre, et qui se sont rendues compte que ce modèle n’était pas le leur.
C’est la première libération que beaucoup de femmes doivent réaliser et la femme vraiment libérée est celle qui aura réalisé cette libération. Edifier son PROPRE modèle !
Elles seront totalement libres de faire ou de ne pas faire comme les hommes, de faire ou de ne pas faire comme leur mère d’être ou de ne pas être potomitan, d’être ou ne pas être sex bomb, de suivre ou de ne pas suivre les conseils de femmes qui écrivent de leur milieu social pour toutes les femmesen oubliant que d’un milieu économique, social, culturel, intellectuel dépend la manière dont on est femme….
Elles seront à même d’inventer le modèle, unique bien entendu, qui leur correspondra le mieux, qui sera le plus en harmonie avec leur être que ce soit dans leurs fonctions de femme, de mère, de maitresse, d’amie,… Elles devront admettre que ce modèle comme toute construction vivante et permanente aura des failles et nécessitera perpétuellement des ajustements. Pour citer la célèbre chanson de Cookie Dingler je dirai « être une femme libérée tu sais c’est pas si facile. »
Interview parue dans le magazine Anform de Mai-juin 2013
http://www.anform.info/magazine/index.php?xmlfn=eflyer_GPE_N48.xml