Cher Charles-Henri,
Comme on dit chez nous « zorèy a-w dwèt sonné sé jou pasé la » car j’ai beaucoup pensé à toi et parlé de toi. Plus que d’habitude. Et avec beaucoup de colère. Une fois de plus…Mais ça, tu sais que depuis tu as été abattu en 1985, nous qui sommes de ta génération, nous qui étions aussi au lycée ou qui venions d’en sortir, sommes nombreux à avoir eu et à avoir encore de la colère contre ce système de la patrie des droits de l’homme que nous ne comprenons pas toujours. Ou alors que nous ne comprenons que trop bien peut-être…. Mais il faut montrer où elle se cache, l’air de rien, la barbarie sournoise de ce système.
Nous allons rappeler qui tu es pour ceux qui ne te connaissent pas. Le 18 novembre 1985, tu es un jeune lycéen qui a été abattu de trois balles de pistolet-mitrailleur par Michel MASS, 42 ans, maréchal chef des logis de la gendarmerie. Tu étais un lycéen de Baimbridge, qui revenait tout simplement du cinéma et que les gendarmes ont, selon leurs dires, confondu avec un truand évadé, Timalon. Dans les semaines qui suivent Michel MAAS retourne en France où il reçoit une promotion et devient adjudant. 5 Ans plus tard, cette affaire est délocalisée et jugée à Paris. Michel Maas est reconnu coupable et acquitté.
Voilà ce qu’en dit la presse à l’époque : « Le tribunal a en effet estimé cette fois qu’en tirant une rafale de pistolet mitrailleur sur Charles-Henry Salin, le gendarme était coupable d’avoir «provoqué la mort sans intention de la donner». Mais en mitraillant de la sorte dans «l’exercice de ses fonctions» l’adjudant aurait eu «un motif légitime» de le faire selon le tribunal parisien. Quel est donc ce motif impérieux? Le fait que le lycéen avait plongé la main dans son cartable, qui ne contentait que des cahiers ! M. Maas, aurait cru en effet que le lycéen s’apprêtait à sortir une arme. Michel Maas est reconnu coupable et acquitté. »[1]
Oui, tu cherchais ta carte d’identité à présenter dans ce qui était supposé être un banal contrôle d’identité. Michel Maas est reconnu coupable et acquitté. Oui en France, ces mots peuvent cohabiter dans une seule et même phrase. Mais s’il y a quelqu’un qui le sait c’est bien toi Charles-Henri ainsi que ta famille. N’est-ce pas ?
Pourquoi j’ai donc autant pensé à toi ces jours derniers ? Hé bien voilà : le 12 avril 2018, en grande pompe, est inaugurée la nouvelle caserne de gendarmerie de Pointe-Noire du nom de Gérard Coué. Qui est Gérard Coué ? C’est un homme qui avait fait le choix d’être gendarme.
Voilà son histoire « Le 23 mai 1986 vers 7h, il avait tenté d’intercepter un véhicule signalé volé après une course poursuite à travers l’agglomération de Pointe-Noire, les délinquants ont ouvert le feu à deux reprises en sa direction. Touché à la tête par les deux projectiles, il s’écroulera sur le sol sans avoir eu le temps de sortir son arme. Le 1er juin 1986, il est rapatrié et admis à l’hôpital militaire des Armées du Val de Grâce à Paris, où son état est jugé stationnaire. Ses soins se poursuivront jusqu’au 13 janvier 1988 où, sur l’autoroute A10, il décède dans un accident de circulation alors qu’il est transporté par ambulance vers l’hôpital militaire des Invalides. »[2]
Non, il n’est pas mort dans l’exercice de ses fonctions contrairement à ce que le laisse entendre France Antilles dans son article du 13 avril 2018 qui livre en titre « Abattu par des malfaiteurs, il donne son nom à la nouvelle gendarmerie ». Il est vrai que ce titre rend cette inauguration un peu moins farfelue, moins grotesque et la fait passer moins pour un petit pansement de plaie d’une corporation.
Le plus grave Charles-Henri, c’est qu’une caserne de gendarmerie est baptisée du nom d’un gendarme tué dans un accident de la route en France et cela ne choque aucun de nos hommes ou femmes politique. Ils ont laissé faire comme si en Guadeloupe ou dans l’histoire de la Guadeloupe, il n’y avait aucun personnage qui pouvait donner son nom à cette caserne. Caserne Loïc Liber en hommage à ce soldat guadeloupéen qui en 2015 à 27 ans a été victime, en France, d’une attaque terroriste dans l’exercice de ses fonctions? Ou encore caserne Steeve Cocol du nom de ce jeune soldat guadeloupéen mort pour la France au combat, en Afghanistan en 2010 à l’âge de 29 ans ? Pourquoi pas ? On peut trouver bien d’autres noms…
Si ce gendarme mort dans un accident de la route en France, 2 ans après avoir été blessé par balle en Guadeloupe, a une caserne de gendarmerie qui porte son nom en Guadeloupe, pourquoi toi qui n’avais pas fait le choix de te confronter aux voyous tu n’aurais pas une école, une bibliothèque, une médiathèque ou un lycée à ton nom pour que jamais personne n’oublie ? Qu’est-ce qui empêche comme dirait une vieille amie ?
La France est la patrie des droits de l’Homme. En Guadeloupe nous avons un lycée des droits de l’Homme. Pourquoi ne pas rajouter Charles-Henry Salin à côté de Lycée de droits de l’Homme de Petit-Bourg ? Lycée des droits de l’Homme Charles-Henri Salin. Ce serait tellement pédagogique d’expliquer aux lycéens guadeloupéens, à travers ton assassinat ce que signifie vraiment la notion de droit de l’Homme en France. Comment cette notion peut varier en fonction de la teinte de la peau. En plus, quel plus bel édifice pour porter ton nom qu’un lycée ? Toi qui n’étais qu’un lycéen, un lycéen revenant du cinéma et qui sur la route du retour a rencontré la mort travestie en gendarme et armée non pas d’une faucille comme dans les représentations, mais d’un fusil mitrailleur.
Nous, nous continuerons encore à penser à toi, à parler de toi, à te faire vivre, car tu es et restes des nôtres.
[1] Assassinat Motivé, l’Humanité, 14 mai 1990
[2] https://www.rci.fm/index.php/infos/societe/la-gendarmerie-de-pointe-noire-baptisee-gerard-coue