Le management durant la période esclavagiste

« La gestion de la force de travail durant la période esclavagiste : une lecture à travers l’article de Bill Cooke « The denial of slavery in management studies » et de l’ouvrage de Jean-Baptiste Poyen de Sainte-Marie « De l’exploitation des sucreries ou conseils d’un vieux planteur aux jeunes agriculteurs des colonies ».

La littérature sur la GRH, même les travaux retraçant l’histoire de la discipline, font commencer son épopée dans les années 1880 avec Frederick Winslow Taylor. Les rares références antérieures à Taylor trouvées sont situées à l’époque de la construction des Cathédrales ou au tout début des chemins de fer.

Pour un territoire comme la Guadeloupe, ces références nous semblaient d’autant plus anachroniques que le lieu de naissance des relations de travail dans ce pays, en l’occurrence l’esclavage est absent de ces ouvrages. Aucune référence à cette période n’est répertoriée dans ces ouvrages.

Trouvant cette absence handicapante dans nos travaux sur la Guadeloupe, nous avons pris la décision d’entreprendre des recherches pour trouver des recherches qui feraient référence au mode de travail de type esclavagiste qui situe la construction des relations de travail en Guadeloupe.

Cherchant des articles ou références pour m’aider à aborder cette question dans mon second ouvrage je découvris l’article du Pr Bill Cooke « The denial of slavery in management studies »  (Bill Cooke, The Denial of Slavery in Management Studies, Journal of Management Studies, Vol. 40, pp. 1895-1918, December 2003). 

Dans cet article Cooke montre comment les  études et écrit sur le management ont fait le choix, « non pas de nier l’esclavage mais de l’ignorer » (Cooke p.4). En effet, comme l’explique Cooke, « une histoire qui intègre l’esclavage dans la naissance des études de management, confèrerait à cette discipline une dimension moins noble du fait de son association avec l’oppression et l’exploitation. Cette histoire remettrait en cause la légitimé sociale même du management. Bien sûr, l’intégration de cette histoire discréditerait toutes les histoires du management qui excluent de façon implicite ou explicite l’esclavage. » (Cooke p.4)

Le Pr Cooke précise que même les approches critiques des études de gestion et de management qui sont allées jusqu’à intégrer le management durant l’holocauste ne font pas référence à l’esclavage des Noirs dans les plantations du continent américain. C’est le cas dit-il « des approches critiques de la gestion, y compris celles qui présentent des alternatives à l’historiographie orthodoxe (par exemple, Jacques, 1996), et / ou qui soulignent  d’autres exemples historiques de la complicité de la direction dans les pires formes d’oppression (par exemple Burrell (1997) sur le management dans / de l’holocauste). (Cooke p.4)

Bill Cooke, refusant que le management de la force de travail durant l’esclavage soit exclu des études de gestion et de management entreprend dans son article de montrer que la gestion de la force de travail durant la  période esclavagiste passe les trois tests pour être considéré comme relevant effectivement de pratiques de management. Pour lui les pratiques de management pour être considérées comme telles, doivent répondre à trois critères :

1)      Que ces pratiques aient eu lieu au sein d’un système pouvant être qualifié de capitaliste (la propriété privée de la terre, un capital marchand accumulé dans certains ports de la métropole, rodé aux opérations commerciales, un marché pour l’écoulement des produits coloniaux, la maîtrise à un certain niveau de techniques de production)

2)      Que ces activités de gestion et de management aient un certain degré de sophistication

3)      La présence en leur sein de personnes effectuant ces activités de management et qui ont fonction effective de managers

1- Que ces pratiques aient eu lieu au sein d’un système pouvant être qualifié de capitaliste

Pour attester cette hypothèse Cooke s’appuie sur plusieurs auteurs :

Tout d’abord par son travail Blackburn tente de démontrer à quel point « l’esclavage américain s’est avéré compatible avec les éléments modernes qui aident à dépasser la tendance des sciences sociales classiques d’assimiler cette organisation du travail au  traditionalisme, au patrimonialisme, et à l’arriération» (1997, p. 4). Il poursuit sa démonstration en montrant que l’esclavage a autant agit sur le rythme de développement du capitalisme industriel que le capitalisme industriel a soutenu l’esclavage (Cooke P.11)

Fogel : « Au XVIIIe siècle, les grandes plantations des colonies à sucre étaient les plus grandes entreprises privées de l’époque et leurs propriétaires étaient parmi les hommes les plus riches. La même chose peut être dite des plantations de coton des États-Unis à la veille de la guerre civile « (Fogel, 1989, p. 24).

Fogel (1989, p 28) confirme cela avec une citation de règles Bennet Barrow plantations Highland: « Une plantation peut être considérée comme une machine. Pour fonctionner convenablement toutes ses parties doivent être uniformes, précise et avoir une cadence stable et régulière. « 

En 1861, Olmsted a fourni un exemple de discipline des plantations industrielles, représentant travail en termes de ligne de production : »Les esclaves sont constamment et régulièrement entraînés à leur travail, et la manière laborieuse et stupide dont ils travaillent est pénible à voir. Ce fut notamment le cas avec les brigades. L’une d’eux comptait près de deux cents mains qui se déplaçaient à travers le champ en lignes parallèles, avec un haut niveau de précision. »

Brian Devis explique que (Ellis, 1997, p. 167) décrit Thomas Jefferson comme « un expert en efficacité, une sorte de proto-Frederick Winslow Taylor ». Jefferson a établi une clouterie sur son domaine de Monticello en 1794. «Tous les matins, sauf le dimanche [Jefferson] se dirigeait vers la clouterie, afin de déterminer la quantité de clou que devait réaliser chaque travailleur, puis revenait à la nuit tombée pour peser la quantité de clous que chacun avait fait et calculait les pertes enregistrées avec les travailleurs les moins performants.

Tout aussi révélateur est Olmsted, qui a écrit en 1860 à propos d’une plantation (1860, pp 53-54): «Le système était arrêté au cours d’une journée et demie par semaine, pour le nettoyage et les réparations, l’expérience ayant prouvé ici, comme à Manchester et New York, que les esclaves faisaient un meilleur quand cette procédure était respectée…. . La seule analyse des comptes des propriétaires montraient à quel point cet arrêt était important. « Olmsted emploie la métaphore de la machine; suggère même une conscience proto-hawthorne de manipulation des périodes de repos et et utilise le mot « management » pour décrire cela (Proto-hawthorne en référence aux expériences menées par Elton Mayo dans l’usine Western Electric de Cicero).

2-Que ces activités de gestion et de management aient un certain degré de sophistication

Dans son ouvrage (Poyen de Sainte-Marie Jean-Baptiste, De l’exploitation des sucreries ou conseils d’un vieux planteur aux jeunes agriculteurs des colonies, PàP, 1792), Jean-Baptiste Poyen de Sainte-Marie éclaire parfaitement la question de la sophistication que suggère Bill Cooke :  

On y trouve des éléments relevant de la psychologie : « La chose la plus essentielle pour un homme destiné à commander à d’autres, est sans contredit la connaissance parfaite de leur caractère, de leurs mœurs et de leurs passions : si cette maxime est vraie en général, l’application en devient plus impérieuse vis-à-vis des nègres esclaves dans nos colonies, qui quoique grossiers, sont sournois, rusés et savent dérouter celui qui serait le plus habile… »[1]

On y trouve des éléments pouvant être rangé dans le domaine de la formation ou de la culture d’entreprise : « Il n’est point de planteurs qui n’apprécie la différence qui existe entre le nègre créole et celui qu’on débarque de Guinée, et je ne crois pas trop avancer en disant qu’on préfère un nègre né sur l’habitation qu’on exploite à trois Africains qui arrivent de leur pays. Le nègre créole, accoutumé dès son enfance à tous les travaux qui doivent l’occuper à l’âge viril, y étant amené par gradation, s’habitue à les exécuter avec adresse et sans de grandes fatigues … il n’a point à redouter les maladies de consomption, l’ennui et les regrets qu’éprouvent les Africains enlevés à leurs foyers … le nègre créole n’éprouve aucun de ces obstacles, il est élevé au milieu de ses parents et de ses amis, qu’il ne quitte plus, qui soignent son enfance, le forme à tous les travaux. »[2]

Division du travail : « Les plus grandes habitations peuvent diviser leurs esclaves en trois ateliers : le premier sera formé par les esclaves les plus robustes; le second des plus faibles et des convalescents et enfin le petit atelier… Le premier atelier doit être chargé de la fouille des terres, de la coupe de la canne…, le second atelier exécutera tous les sarclages, les charrois de chauffage pour alimenter les fourneaux… »[3]  

Discipline, respect des règles, des normes : « Tous les esclaves ont de l’aversion pour ceux qui les commandent, hors leur maître. Ils se persuadent que les châtiments qu’ils subissent d’après les ordres des sous‑ordres ne leur seraient pas infligés par leur maître, et dès lors ils les croient injustes. »[4]

« Récompense » ou actuelle « prime d’intéressement » : « Tous les ans avant de commencer la récolte, j’assemblerai mes esclaves, et leur dirai que voulant les porter à être tous bons sujets, je décernerai à pareille époque une récompense à celui ou celle d’entre-eux qui me sera désigné par les autres comme ayant mieux rempli ses devoirs de l’année. Chaque esclave donnera son scrutin en me nommant celui qui sera le plus digne de la récompense promise, et l’esclave qui aura réuni le plus de voix en sa faveur recevra une belle génisse. »[5]  

Médecine du travail : « Pour peu qu’une habitation soit considérable, le planteur doit avoir chez lui un bon chirurgien… Il n’y a point d’années où sa présence continuelle ne vous sauve un esclave qui eut péri si vous aviez été obligé d’aller chercher des secours éloignés pour le rappeler à la vie. »[6]

Ce degré de sophistication est illustré Cooke (P 20) quand il cite Franklin et Schweninger (1999, p. 241) qui soulignent, « des conseils étaient régulièrement donnés par des périodiques tels que « De Bows Review, Southern Cultivator, Farmer’s Re.g.ister and Farmer and Planter, dans des articles sur (“On the Management of Slaves”, “The Management of Negroes”, “Judicious Management of the Plantation Force”, “Moral Management of Negroes” and “Management of Slaves.” )   « Le management des Esclaves», «Le management des Nègres », « Le management éclairé de la Force de travail sur la Plantation », « le management morale des nègres », « le management des esclaves ». Ceci confirme l’existence de pratiques de management et des réflexions sur les modalités de management des esclaves et du mode de production esclavagiste. » 

3-La présence en leur sein de personnes effectuant ces activités de management et qui ont fonction effective de managers

Dans le système esclavagiste, la gestion, le management de la force de travail nécessitait une catégorie de personnel identifié comme telle. Le commandeur était celui qui occupait cette fonction au sein de la plantation.

Afin de maintenir la coercition nécessaire au bon travail des esclaves, c’est au commandeur que le maitre confiait cette tâche. Le commandeur était l’esclave qui était dépositaire d’une partie de l’autorité du maître sur les ateliers qui étaient placés sous sa responsabilité.

Jean-Baptiste Poyen de Sainte-Marie explique que les commandeurs étaient « l’âme » de l’habitation, les bons ou mauvais succès du planteur dépendant toujours d’eux : le planteur devait donc « les former lui-même, les choisir jeunes, intelligents, actifs, dociles, isolés dans l’atelier et susceptibles d’émulation. »[7]

Appelé aussi conducteur, il était « constamment armé d’un long fouet, emblème et instrument du pouvoir dominical. »[8]

Le commandeur doit savoir tout faire et son autorité « semble essentiellement fondée sur une parfaite connaissance du processus de production. »[9]

Les indications de Poyen de Sainte-Marie sont plus précises en la matière quand il souligne « qu’il est plus juste, plus profitable et plus d’accord avec l’humanité de châtier deux commandeurs que cent nègres. Si le maître doit éviter d’humilier ce « sous-ordre » devant l’atelier, il peut toujours le châtier à l’écart ou, lorsque le commandeur se met « fréquemment dans le cas de mériter des corrections privées », le faire fouetter devant tout l’atelier et le démettre de ses fonctions, comme incapable de les exercer »[10]

Cooke lui fait référence à Oakes (., 1982, p 154) qui définit également la chaîne de commandement: « tous étaient subordonnés à ceux immédiatement au-dessus, et à chaque niveau de la bureaucratie, les devoirs et les responsabilités étaient clairement définis. Sur les grandes plantations avec un haut niveau d’organisation il pouvait y avoir des règles distinctes pour les gardiens, les nourrices, les infirmières, les cuisiniers ainsi que les chauffeurs, les surveillants et les ouvriers des champs.

La chaîne de commandement allait du bas vers le haut des conducteurs puis des surveillants pour arriver aux maîtres. Il y avait toujours l’obéissance (Cooke p 15)

Cooke explique que l’organisation des plantations peut être qualifiée de « proto-Taylorist ». Bien avant Taylor explique-t-il les travailleurs qui étaient esclaves étaient dépossédés de tout contrôle sur leur lieu de travail mais aussi soumis à des « formes de disciplines au travail qui pourraient être qualifiées de moderne. » (Cooke p.16)

Conclusion

Nous remarquons que les pratiques de gestion de la force de travail pendant la période esclavagiste passent effectivement les trois tests élaborés par Cooke que ce soit en s’appuyant sur ces écrits mais en utilisant aussi l’ouvrage de Jean-Baptiste Poyen de Sainte-Marie.

Nous en arrivons à la conclusion que même si le système esclavagiste et plus précisément le code noir avaient réifiés les esclaves, leur gestion au travail relevait bien du management d’être humains, car basé avant tout sur la psychologie et la manipulation de l’intelligence (rappelons que management vient du verbe d’origine italienne (manégiarre) qui signifie manœuvrer, conduire).

Il apparait clairement dans la mise en œuvre de ce méthodes de gestion des hommes au travail, que les êtres humains mis en esclavage ne perdait en rien leur humanité en dépit des lois et traitements qui leur étaient infligés.

Cette comparaison nous a permis de souligner la grande contigüité entre les modalités de gestion de la force de travail de type esclavagiste et les méthodes de management modernes de l’être humain au travail.

Cette démonstration met en évidence que si ce n’est la honte, la gêne qu’une discipline, la gestion des ressources humaines, le management, vue comme noble soit associée à l’esclavage, l’absence de connaissance et d’intérêt pour l’étude de l’histoire de l’esclavage, les grands auteurs et les gourous des études de management et de Gestion des Ressources Humaines occultent une part importante de l’histoire de la gestion de la force de travail en faisant débuter cette histoire avec Taylor comme principale référence.

Ce choix d’ignorer les relations de travail de type esclavagiste dans le management relève d’autant plus d’un choix intellectuel délibéré que les plus grands penseurs en sciences de gestion et en gestion des ressources humaines sont des auteurs issus des États-Unis d’Amérique qui est un territoire qui a connu l’esclavage des Noirs pendant plus de deux siècles.

Néanmoins, après cette réflexion, une question s’impose à nous : intégrer les pratiques de gestion de la force de travail pendant l’esclavage aux ouvrages de management moderne ne mettrait-il pas évidence le grand nombre de similitudes qui existe entre cette gestion de type esclavagiste et les méthodes de management actuelles présentées comme avancées ? Une autre question se pose alors : quel serait le risque pour la discipline voire pour le système, les entreprises dans lequel il s’applique ?

________________________________________

Communication au colloque : « Esclavage dans les Antilles françaises : Avatar de la Servitude Antique ? » – CREDDI-LEAD, UAG, Faculté des sciences économiques et juridiques de la Guadeloupe, Pointe-à-Pitre 22, 23 et 24 novembre 2012.


[1].  Ibid P.19

[2].  Ibid p. 20-21

[3].    Ibid p. 47

[4].    Ibid p. 31

[5].    Ibid p. 39

[6].    Ibid p. 48

[7] Poyen de Sainte-Marie Jean-Baptiste, De l’exploitation des sucreries ou conseils d’un vieux planteur aux jeunes agriculteurs des colonies, PàP, 1792, p 5

[8] Oudin-Bastide Caroline, Travail, capitalisme et société esclavagiste, La Découverte, 2005 p.155

[9].    Idem p. 155

[10].     Poyen de Sainte-Marie Jean-Baptiste  op cit, p.3-13