La grande danseuse et chorégraphe franco sénégalaise Germaine Acogny a dit dans le documentaire de Greta Becker qui lui est consacré « Quand tu danses il ne faut pas qu’on voit ton corps mais ton âme. » Cette phrase est d’une force exceptionnelle et dit tellement en ce qui concerne le gwoka. Donc c’est pourquoi j’ai voulu commencer cet épisode en citant cette belle phrase de cette grande dame.
Car en effet, quand on observe certains danseurs et danseuses au gwoka, pas toutes et tous heureusement, on peut se poser un certain nombre de question comme par exemple « À force d’apprendre à danser, avons-nous oublié pourquoi nous dansons ? » A quel moment la technique remplace l’émotion ? Danser le gwoka est-ce que c’est maîtriser ou ressentir ? Ou encore l’âme du gwoka est-elle soluble dans la technique ?
Le gwoka est bien plus qu’une musique ou une danse. C’est une manière d’habiter le monde, une manière de dialoguer avec le tambour, avec les autres et surtout avec soi-même. Dans le léwoz traditionnel, le dansé gwoka n’a jamais été conçu comme une démonstration technique. Il est avant tout une parole du corps.
Pourtant, lorsqu’on observe certaines évolutions contemporaines du dansé gwoka, une question mérite d’être posée : la technique a-t-elle progressivement fini par coloniser l’âme du dansé gwoka ?
Il ne s’agit naturellement pas ici de condamner la technique. Loin de là. Le gwoka comme toute pratique artistique peut aussi exiger un apprentissage pour celles et ceux qui veulent.
Maîtriser son corps, comprendre les rythmes, apprendre des pas pourquoi pas et développer sa coordination constituent des éléments que l’on peut comprendre aisément et il n’y a pas de débat là-dessus.
La technique permet d’acquérir un langage. Mais un langage n’est jamais une finalité. Il n’est qu’un moyen d’exprimer quelque chose.
Or, il arrive parfois que le moyen devienne plus important que le message.
De nombreux danseurs et danseuses consacrent aujourd’hui beaucoup d’énergie à l’élaboration de séquences complexes, à la recherche de mouvements inédits ou à la création de chorégraphies sophistiquées et c’est très bien.
Les corps deviennent précis, performants et parfois spectaculaires. Le public admire l’exploit technique. Mais une question demeure parfois quand même : que raconte réellement cette danse ?
Le risque est de transformer le dansé gwoka en un exercice uniquement esthétique. Les corps exécutent parfaitement les mouvements, mais ils ne semblent plus habités par cette relation intime au tambour qui constitue pourtant le cœur même du dansé gwoka.
Les pas sont là c’est sûr, mais l’émotion paraît trop souvent absente. La forme demeure, tandis que l’âme et le souffle qui lui donnait vie semble s’éloigner.
Dans la tradition du léwoz, la danseuse ou le danseur n’entrait pas dans le cercle pour démontrer ce qu’elle ou il savait faire. Elles et ils y entraient pour dialoguer avec le makè et toute la ronde, pour exprimer ses sentiments, ses émotions.
Chaque geste était une réponse. Chaque déplacement était une conversation. La beauté ne naissait pas de la complexité du mouvement mais de sa sincérité, son humilité. Un pas simple pouvant bouleverser davantage qu’une succession de figures impressionnantes.
Le danger de la survalorisation de la technique est qu’elle peut produire une danse qui regarde davantage le miroir que le tambour. Une danse préoccupée par l’originalité, par la performance ou par le regard extérieur. Or le gwoka s’est construit historiquement comme un espace d’expression populaire où l’authenticité, où raconter sa vie sur le ka importait davantage que la virtuosité.
Cette évolution pose également une question plus profonde. À force de privilégier la maîtrise et l’esthétisation des pas, ne risque-t-on pas d’oublier la fonction première du dansé gwoka ? Car le gwoka n’est pas seulement une esthétique. Il est aussi mémoire, émotion, énergie et une manière de ressentir le monde.
La véritable difficulté n’est peut-être pas d’inventer de nouveaux pas, de nouvelles acrobaties. Elle est peut-être de préserver cette capacité à faire vibrer un geste de l’intérieur. Car un mouvement techniquement parfait peut laisser indifférent, tandis qu’une émotion exprimée, un sentiment transmis peut marquer et faire vibrer profondément.
Alors la question reste ouverte : le dansé gwoka a-t-il enrichi son langage grâce à la technique ou la technique a-t-elle parfois pris une place si importante qu’elle en vient à faire oublier l’âme ? Autrement dit, dans le cercle, qu’est-ce qui guide encore la danse : l’âme, les sentiments, le partage, le don de soi ou les démonstrations techniques ?
Mais ce n’est pas une fatalité. On peut apprendre la technique sans se laisser enfermer par elle. On peut soigner ses placements sans oublier de ressentir. On peut créer des chorégraphies originales et techniques sans trahir l’âme profonde du gwoka. Mais pour cela, il faut une vigilance : ne jamais laisser la forme étouffer le fond et se rappeler que la plus belle des figures, si elle ne fait pas vibrer le cercle, n’est qu’un geste vide.
La colonisation de l’âme du dansé gwoka par la technique ne vient pas de l’extérieur ou d’un ennemi qui voudrait tuer le gwoka. Cette colonisation vient de nous, quand nous oublions pourquoi nous dansons et que nous laissons la technique s’emparer de nos corps et de nos âmes.
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