Une idée d’article née d’une dissonance féconde
L’idée de cet article ne m’est pas venue d’une lecture académique ni d’un terrain d’enquête formalisé, mais d’un moment de surprise, presque de trouble.
Elle a émergé lorsque j’ai entendu un chant de Noël produit et interprété par un gwoup a po, puis en regardant la vidéo de promotion d’un chanté nwèl portée par l’un des leaders du plus grand gwoup a po de la Guadeloupe.
Comment comprendre que les gwoup a po qui revendiquent souvent un rejet des préceptes catholiques, étroitement associés à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, organisent des chanté nwèl, s’approprient et célèbrent Noël, fête pourtant centrale dans le calendrier liturgique chrétien ?
Cette pratique, loin d’être une simple contradiction, s’avère être une expression singulière et puissante du syncrétisme culturel et religieux qui façonne la société guadeloupéenne.
Elle révèle un rapport complexe et compliqué à l’héritage colonial, où réappropriation et rejet cohabitent dans les mêmes espaces.
Les chanté nwèl des gwoup a po : un syncrétisme en acte
Le chanté nwèl est une tradition bien ancrée en Guadeloupe. C’est un moment de partage et de convivialité qui prépare aux fêtes de fin d’année en mêlant cantiques et repas traditionnels.
Ce qui est frappant dans l’appropriation que font les gwoup a po des chants de noël, c’est la transformation qu’ils opèrent de ces morceaux de musique religieux . Les cantiques classiques, souvent chantés en français, sont réarrangés aux rythmes de la musique a mas et du gwo ka, et parfois traduits ou adaptés en créole.
Les performances vocales s’inscrivent dans un répertoire mélodique chrétien qu’on dirait « a mas » vu les arrangements musicaux qui transforment ces morceaux.
Dans le même temps l’inscription corporelle mobilise un ensemble de marqueurs culturels afrodescendants, textiles à motifs dits africains, cheveux crépus, coiffures de type locks, bijoux en bois, parures symboliques, relevant d’un processus d’hybridation culturelle et participant à la production sociale d’une identité noire et guadeloupéenne située, historiquement et symboliquement.
Le port simultané de ces symboles chez les membres de ces groupes leur confère une géographie spirituelle personnelle. La mobilisation visible de la croix ankh et de la croix catholique exprime une spiritualité plurielle et non conflictuelle.
Loin d’être vécus comme contradictoires, ces symboles relèvent de registres distincts : l’ankh renvoie à l’héritage africain et à l’affirmation identitaire, tandis que la croix catholique s’inscrit dans la tradition familiale et un imaginaire protecteur.
Cette coexistence révèle la capacité de certains Guadeloupéens à articuler plusieurs systèmes de croyances et de sens, sans les opposer ni les hiérarchiser.
Le port conjoint de l’ankh et de la croix catholique incarne cette double dynamique : reconnexion aux racines africaines et intégration critique d’un héritage chrétien devenu constitutif de la culture guadeloupéenne, révélant une forte résilience identitaire.
Lorsque les gwoup a po organisent des chanté nwèl, il ne s’agit ni d’un ralliement à la religion catholique, ni d’un reniement de leurs principes idéologiques. Il s’agit d’un acte de syncrétisme proprement guadeloupéen.
Le syncrétisme guadeloupéen, c’est l’art de faire tenir ensemble des héritages culturels différents (africains, européens, indiens, amérindiens…) pour créer des manières de vivre, de penser, de croire et d’agir qui ont du sens ici, en Guadeloupe.
Ce syncrétisme guadeloupéen ne consiste pas à juxtaposer des éléments culturels contradictoires, mais à les reconfigurer, à les désacraliser partiellement pour les réinscrire dans un cadre populaire et identitaire propre au pays.
L’organisation de chanté nwèl par des gwoup a po met en évidence la prégnance durable du catholicisme, dont le calendrier liturgique continue de structurer les temporalités sociales et les moments symboliquement saillants de la vie guadeloupéenne, y compris chez les acteurs qui en interrogent, voire en contestent l’héritage historique.
Noël comme fait social total en Guadeloupe
Ce phénomène des gwoup a po qui chantent noël révèle que cette fête en Guadeloupe, n’est pas seulement une célébration religieuse catholique mais est un fait social total, au sens de Marcel Mauss.
C’est-à-dire qu’il s’agit d’un moment de l’année qui mobilise simultanément : le religieux (croyances, rites), le social (relations, statuts, rassemblements), l’économique (dépenses, échanges, consommation), le politique (pouvoirs, normes, rapports de force), l’identitaire (affirmation de soi, appartenances, mémoire collective), le culturel et symbolique (valeurs, imaginaires, représentations), parfois le juridique et le moral (règles, obligations, jugements).
La prééminence de la réappropriation sur le rejet.
Plutôt que faire le choix d’un rejet frontal des références culturelles catholiques dominantes, qui pourrait amener à des fractures familiales et amicales et porter atteinte l’unité globale au sein de la société guadeloupéenne, les gwoup a po privilégient des logiques de réappropriation et de re-signification symbolique.
Cette posture témoigne à la fois d’une capacité créatrice et d’une forme de souveraineté culturelle, tout en traduisant une volonté manifeste de ne pas se situer en rupture avec la société guadeloupéenne dans son ensemble.
Dans un contexte où une part importante des membres de ces groupes est catholique, pratiquante ou non, cette stratégie permet d’éviter les mécanismes de rupture ou de conflit de religions qui ne font pas partie de l’histoire et de la culture guadeloupéenne.
Dans le contexte guadeloupéen, les processus de marginalisation et de stigmatisation à caractère religieux tendent à être socialement régulés et largement désactivés, dans la mesure où leur activation est perçue comme potentiellement déstabilisatrice pour les équilibres sociaux.
De tels mécanismes sont ainsi évités, car susceptibles de produire des tensions symboliques et relationnelles excédant largement le cadre circonscrit des pratiques festives, telles que les chanté nwèl.
En chantant noël sur leurs propres rythmes et dans leurs propres codes esthétiques, les gwoup a po explorent la possibilité d’une spiritualité qui honore leurs ancêtres et leurs luttes, tout en participant à un moment festif communautaire guadeloupéen.
Ces pratiques mettent en lumière la complexité constitutive de l’identité guadeloupéenne dans un contexte post-esclavagiste. Elles montrent que l’affirmation d’un attachement à une mémoire africaine et une posture critique à l’égard du colonialisme peuvent coexister avec une imprégnation de structures religieuses d’origine européenne.
Cette complexité s’incarne dans une géographie spirituelle personnelle, marquée par le port simultané de symboles religieux distincts, tels que la croix ankh et la croix catholique.
Loin d’être perçue comme contradictoire, cette coexistence relève d’un éclectisme sacré, d’une logique pragmatique, contextuelle et personnelle des croyances, où divinités africaines et figures chrétiennes sont mobilisées de manière complémentaire selon les situations de vie.
En conclusion, il apparait que l’analyse des chanté nwèl organisés par les gwoup a po met en lumière une modalité totalement guadeloupéenne de traitement des héritages historiques, religieux et culturels issus de la période esclavagiste.
Ces pratiques ne relèvent ni d’une adhésion pleine aux référents catholiques, ni d’un rejet frontal de ceux-ci, mais d’un travail social de reconfiguration symbolique par lequel des éléments hérités sont transformés, déplacés et réinvestis dans des cadres de sens contemporains.
Le syncrétisme observé ne peut être réduit à une juxtaposition de croyances hétérogènes. Il constitue une logique sociale opératoire, permettant aux acteurs de circuler entre plusieurs registres symboliques, de les activer de manière contextuelle et de préserver les équilibres relationnels et les modalités du vivre-ensemble guadeloupéen.
Les gwoup a po apparaissent ainsi non pas comme des figures de rupture radicale et non négociable, mais comme des acteurs de régulation sociale, capables d’articuler critique du colonialisme, affirmation afrodescendante et participation aux temporalités collectives guadeloupéennes.
Le chanté nwèl, en tant que fait social total, offre un observatoire privilégié des dynamiques des mès é labitid en Guadeloupe.
Il révèle une société dans laquelle l’identité se construit dans la cohabitation pragmatique de mémoires plurielles, parfois en opposition fortes, mais socialement encadrées.
La coexistence de référents spirituels pluriels dans ces gwoup a po, loin de susciter des conflits ouverts, s’inscrit dans une logique de survie collective propre à la société guadeloupéenne, où opèrent des mécanismes sociaux profonds de préservation de la cohésion, de l’unité du peuple et des liens familiaux pour un vivre-ensemble pacifique.
Cette dynamique, intériorisée, non formalisée, agit comme une force régulatrice supra-individuelle orientée vers le maintien des équilibres qui structurent la société guadeloupéenne.
En définitive, les gwoup a po qui chantent Noël donnent à voir une société guadeloupéenne qui ne se construit ni dans l’idéal d’une homogénéité culturelle ni dans une logique de rupture radicale, mais dans une capacité socialement organisée de domestication, de maîtrise et de régulation des différents héritages historiques, culturels et religieux.
Ces héritages, issus de trajectoires différenciées et parfois conflictuelles, sont intégrés dans un cadre de sens commun selon une logique d’agencement et de contrôle symbolique, produisant un ensemble social stabilisé et partageable.
À cet égard, la référence à notre soupe à congo est la meilleure métaphore qui puisse être utilisée comme symbole d’un processus par lequel la diversité des composantes n’est pas niée, mais mélangée dans les justes proportions et rendue fonctionnelle dans un exercice d’équilibre sociale permanent.