L’étude comparée des musiques issues de la diaspora africaine met en évidence une différence majeure : le tambour occupe une place centrale dans le gwoka guadeloupéen, alors qu’il est absent du negro spiritual américain.
Cette différence ne s’explique pas par des héritages africains distincts, mais par des contextes coloniaux et religieux différents. En Guadeloupe, le catholicisme français, malgré son rôle central dans l’ordre esclavagiste, a toléré certains usages du tambour.
Aux États-Unis, le protestantisme évangélique a plus strictement interdit l’usage du tambour, le percevant comme une menace spirituelle, sociale et politique.
Ces cadres religieux ont conduit à des formes contrastées de résistance culturelle : d’un côté, le maintien et la réinvention du tambour à travers le gwoka, de l’autre, le développement d’une expression musicale centrée sur la voix et le corps à travers le negro spiritual et le gospel.
Démographie esclavagiste et continuité culturelle
En Guadeloupe, le système de plantation sucrière, fondé sur une exploitation intensive des populations esclavisées, s’est accompagné d’une mortalité structurellement élevée et d’une faible reproduction naturelle.
Cette configuration a rendu nécessaire un renouvellement constant de la main-d’œuvre par la déportation forcée d’Africain·es jusqu’en 1848.
Cette continuité du peuplement, loin d’être secondaire, a constitué une condition déterminante du maintien et de la transmission des cultures musicales africaines, permettant la persistance de systèmes rythmiques, de pratiques tambourinaires et de savoirs musicaux malgré le cadre répressif colonial.
Cette donnée démographique a favorisé :
-La formation de micro-communautés ethniques au sein des habitations
-Une transmission intergénérationnelle des techniques instrumentales
-La persistance de systèmes rythmiques proches des modèles ouest-africains
Aux États-Unis, après l’interdiction de la traite internationale en 1808, s’est développée une économie reproductrice. La rupture démographique avec l’Afrique a été plus précoce et plus radicale.
Des États comme la Virginie pratiquaient un véritable « élevage » d’esclaves, sélectionnant des individus pour la reproduction, créant une population créole dont la connexion avec des cultures africaines spécifiques s’est distendue plus rapidement.
Régimes religieux et contrôle du sacré
Le catholicisme colonial français a opéré selon une logique de syncrétisme contrôlé.
Préoccupé par la conversion formelle plus que par l’orthodoxie pratique, il a toléré, voire instrumentalisé, certains éléments africains réinterprétés.
Les tambours, progressivement associés aux fêtes de saints catholiques, sont devenus des médiateurs culturels dans cet espace de négociation.
Cette tolérance relative, bien que toujours encadrée par la terreur du Code Noir, a permis l’émergence d’un sacré propre à la Guadeloupe.
Le protestantisme évangélique américain (baptiste, méthodiste) a développé lui une approche iconoclaste et purificatrice.
Comme le démontre Albert Raboteau (1978) dans Slave Religion, cette théologie, centrée sur « la Parole », l’intériorité et le rejet des « idolâtries », percevait les tambours comme des vestiges païens incompatibles avec la « civilisation chrétienne ».
Cette position s’est doublée d’une paranoïa sécuritaire après la rébellion de Stono (1739), conduisant à une diabolisation systématique de l’instrument.
Régimes répressifs : effets de la terreur religieuse
Les punitions infligées aux personnes esclavisées qui jouaient du tambour ou pratiquaient des rituels musicaux africains aux États-Unis étaient d’une sauvagerie inouïe, visant à éradiquer non seulement un acte culturel, mais toute trace de mémoire collective et de potentiel organisationnel.
Cette répression s’inscrivait dans un dispositif de terreur légale qui dépassait la simple interdition.
Cadre légal : les Slave Codes et leurs applications :
Dès le XVIIe siècle, les colonies promulguèrent des Codes de l’esclave (Slave Codes) criminalisant explicitement les tambours. Le Virginia Slave Code de 1680 stipulait :
« Il est interdit à tout esclave de porter un tambour, un cor, ou tout autre instrument bruyant, ou de se réunir avec d’autres esclaves en quelque lieu que ce soit, sous peine de châtiment corporel sévère. »
Ces lois étaient renforcées par des amendements locaux : en Caroline du Sud, le Act of 1740 interdisait même aux Blancs d’enseigner la lecture des partitions ou la facture instrumentale aux personnes esclavisées.
Typologie des punitions documentées :
Mutiliations instrumentales et corporelles
-Amputation des doigts : des récits de l’époque, comme ceux rapportés par l’abolitionniste Theodore Dwight Weld dans American Slavery As It Is (1839), mentionnent des cas où les phalanges de joueurs de tambours étaient coupées pour les empêcher définitivement de jouer.
-Brûlures des mains : des châtiments par contact avec des braises ou des fers chauffés étaient infligés spécifiquement sur les paumes et les doigts.
-Émasculation : dans les cas où le tambour était associé à des rituels jugés « païens » ou à des rassemblements nocturnes, des mutilations génitales pouvaient être pratiquées, comme l’a documenté l’historien Walter Johnson dans River of Dark Dreams (2013).
Tortures publiques et exemplaires
-Fouet jusqu’à l’exposition des os : le « whipping to the bone » était courant, avec des témoignages décrivant des dos « transformés en gelée sanguinolente » après des séances de 50 à 100 coups de fouet.
-Mise au pilori avec mutilation : des récits de la Georgia Gazette (1766) rapportent qu’un joueur de tambour capturé après une tentative de fuite eut les oreilles coupées avant d’être marqué au fer rouge sur le visage.
-Dislocation des épaules : la suspension par les pouces ou les bras liés dans le dos, provoquant des déchirures ligamentaires permanentes, empêchait toute future pratique instrumentale.
Supplices psychologiques et collectifs
-Contrainte à détruire son propre instrument : des propriétaires forçaient les musiciens à briser leur tambour de leurs mains avant de les fouetter avec les fragments de bois.
-Exécution rituelle de l’instrument : des tambours étaient brûlés publiquement lors de cérémonies forcées où les esclaves devaient assister sous peine de châtiment.
-Punitions collectives : toute l’habitation pouvait être privée de nourriture ou subir des châtiments supplémentaires si un tambour était découvert, créant une pression sociale interne pour la dénonciation.
Aux Etats-unis, la seule exception notable fut Congo Square à la Nouvelle-Orléans. Sous domination catholique (française puis espagnole), les autorités étaient plus tolérantes, permettant aux esclaves de jouer du tambour le dimanche. C’est précisément pour cela que la Nouvelle-Orléans est devenue le berceau du Jazz : c’est l’un des rares endroits où le tambour a survécu.
Cadre légal : l’hypocrisie du Code Noir
L’Article 16 du Code Noir promulgué par Louis XIV établissait un paradoxe fondamental :
« Les esclaves ne pourront porter aucune arme offensive, ni de gros bâtons, à peine de fouet. […] Il ne leur sera permis de porter aucuns tambours, ni de se servir d’aucune arme, même pour leur divertissement. »
Cette interdiction absolue était cependant tempérée par l’article 6 qui obligeait les maîtres à permettre le repos du dimanche et des jours fériés.
Dans les interstices de cette contradiction, interdiction théorique mais nécessité pratique de « divertissements » contrôlés, s’est développée une pratique ambivalente du tambour.
Typologie des punitions sur les habitations guadeloupéennes
Mutiliations spécifiques aux musiciens
-Brûlure des mains avec de la cire ou de la résine chaude : des rapports du Père Labat (1724) décrivent comment on versait de la cire de bougie fondue sur les mains des tambouyés capturés lors de rassemblements non autorisés.
-Arrachage des ongles : punition particulièrement cruelle pour des musiciens, documentée dans les archives du Conseil souverain de la Guadeloupe (1783).
-Amputation symbolique : Contrairement aux États-Unis où l’amputation visait l’incapacitation permanente, en Guadeloupe on pratiquait parfois la coupure partielle des doigts (phalangettes) comme marqueur définitif.
Tortures publiques à valeur exemplaire
-Le « supplice du tambour » : des récits, notamment dans les mémoires de l’abolitionniste Victor Schoelcher (1840), décrivent des cas où l’esclave était ligoté sur son propre tambour avant d’être fouetté jusqu’à ce que son sang imbibe la peau de l’instrument.
-Enfouissement vivant : pour les récidivistes ou lors de périodes de tension, la pratique de l’ensevelissement jusqu’au cou avec exposition au soleil pouvait durer plusieurs jours, comme en témoignent les registres de l’habitation La Grivelière (1821).
-Marquage au fer rouge sur l’épaule ou le front.
Répression collective et familiale
–Destruction rituelle des instruments : Les tambours étaient non seulement confisqués mais brûlés en place publique lors de cérémonies obligatoires où toute l’habitation devait assister.
–Punition des auditeurs : dans certaines habitations, comme le rapporte le voyageur John Luffman (1788), les esclaves surpris à écouter des tambours clandestins recevaient la moitié des coups de fouet infligés aux joueurs.
–Vente séparée des musiciens : Une forme de répression particulièrement redoutée était la vente immédiate et séparée des tambouyés, brisant ainsi les liens familiaux et communautaires.
Périodes d’accalmie relative et de tolérance contrôlée
Contrairement aux États-Unis où l’interdiction était absolue et permanente, la Guadeloupe connut des phases de tolérance stratégique :
–Périodes de récolte : les propriétaires autorisaient parfois des séances de tambour pour augmenter la productivité pendant les récoltes de canne, pratique observée par l’agronome Jean-Baptiste du Tertre (1667).
–Fêtes catholiques : le syncrétisme permis par l’Église catholique permettait aux tambours d’accompagner certaines processions, créant des espaces de pratique légitime.
–Stratégie de « soupape de sécurité » : certains maîtres toléraient des rassemblements musicaux surveillés pour éviter des révoltes plus dangereuses.
Stratégies de résistance et survivance musicale
Contrairement à la Guadeloupe, où la topographie montagneuse et la densité de population noire rendaient la surveillance totale par les maitres difficile, les maîtres américains craignaient par-dessus tout la coordination entre plantations, ce qui a conduit à des formes de contrôle excessivement strictes des regroupements et des pratiques collectives.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la création du léwòz nocturne, une pratique développée dans les camps de marrons, avant d’être progressivement réintégrée dans les zones habitées.
Cette conservation a été rendue possible grâce à la géographie insulaire, permettant l’existence d’espaces de pratique autonomes, notamment les léwoz dans les campagnes.
La relative faible surveillance dans les habitations éloignées, ainsi que la transmission familiale des savoirs instrumentaux, a permis d’assurer la continuité de la pratique du tambour dans le temps.
Face à la tolérance relative catholique, les esclaves guadeloupéens ont développé une résistance par conservation et camouflage. Le gwoka est né de cette dialectique :
-Cryptage des messages dans le chant responsorial
-Persistance de la polyrythmie comme système mnémotechnique
-Camouflage des pratiques dans le cadre catholique (fêtes patronales)
-Création d’espaces autonomes (léwoz, camps marrons)
Face à l’interdiction protestante absolue d’utilisation du tambour, les africains-américains ont inventé une résistance par transformation et transfert.
Comme le théorise le musicologue Samuel Floyd (1995), il s’agit d’un « cryptage culturel » où :
-Les polyrythmies africaines sont internalisées dans le corps (Pattin’ Juba, ring shout)
-La pulsation est transférée à la voix (field hollers, polyphonies complexes)
-Les instruments européens sont réappropriés selon des logiques africaines (banjo, fiddle)
Héritages contemporains et persistances religieuses
En Guadeloupe aujourd’hui, le gwoka, patrimoine UNESCO depuis 2014, est un marqueur identitaire total.
Pourtant, la fracture religieuse historique persiste : les églises protestantes (adventistes, évangéliques, Témoins de Jéhovah) maintiennent une méfiance théologique envers le tambour et le tiennent à disatance de leurs cultes, perpétuant l’héritage protestant de rejet des racines africaines de leurs pratiquants.
Pour ces communautés, le gwoka reste associé à des « pratiques païennes », à une spiritualité non-chrétienne, voire à des formes de « possession » incompatibles avec leur conception du sacré.
Encore actuellement, ces églises protestantes n’intègrent quasiment pas le gwoka dans leurs pratiques musicales. Beaucoup d’entre elles ont un répertoire de louange exclusivement sous forme de gospel, en anglais, allant jusqu’à constituer des chorales à l’identique des églises afrodescendantes des Etats-Unis.
Cette persistance du rejet illustre comment les habitus religieux survivent aux contextes historiques qui les ont engendrés.
Aux États-Unis, le gospel contemporain a largement intégré les instruments (batterie, orgue, piano) mais conserve la primauté vocale héritée de cette histoire.
L’ironie historique est que les églises évangéliques produisent aujourd’hui certains des meilleurs batteurs (« Gospel Chops »), comme si l’instrument, après avoir été interdit, reprenait sa place par la porte de la louange chrétienne.
Conclusion
Cette comparaison entre gwoka et negro spiritual révèle comment des régimes religieux différents ont généré des identités musicales distinctes.
Le catholicisme, par sa tolérance relative et son syncrétisme, a permis la conservation-réinvention d’un instrument africain au sein de la société guadeloupéenne.
Le protestantisme évangélique a exercé une violence symbolique extrême sur les expressions culturelles des populations réduites en esclavage, en encadrant avec violence les corps, les sons et les formes du sacré.
L’interdiction du tambour, perçu comme une menace pour l’ordre moral et social, ne visait pas seulement une pratique musicale, mais un mode d’organisation collective, de mémoire et de transmission.
De nos jours encore, la méfiance des églises protestantes guadeloupéennes envers le gwoka témoigne de la longue durée des habitus religieux et de la manière dont les conflits historiques sur la légitimité du sacré continuent de structurer les rapports à la culture et à l’identité.
En supprimant l’instrument, ce régime n’a pas effacé la culture, mais l’a contrainte à se déplacer et à s’incorporer : le rythme s’est logé dans la voix, les frappes de mains, les balancements du corps et les formes vocales collectives.
Là où le catholicisme a toléré et encouragé certaines médiations instrumentales, le protestantisme a imposé une survie culturelle sous contrainte, faisant du corps et du souffle des espaces à la fois dominés et résistants.