En août dernier, au détour d’une conversation anodine, j’expliquais à ma fille que quand j’étais petite, dans mon quartier, nous ne disions pas gwoka mais boka. Elle en a immédiatement ri, persuadée que nous étions simplement une vraie anomalie.
Je ne cache pas qu’en mon for intérieur j’avais toujours pensé que c’est nous, mes ami.e.s et moi qui ne savions pas prononcer le mot gwoka quand nous étions petit.e.s
Mon époux, pourtant élevé dans le même quartier que moi, confirma qu’il n’avait jamais entendu ce terme. Pour ma fille et lui, gwoka avait toujours été la seule désignation légitime pour désigner notre musique.
Leur réaction m’a frappée : comment un mot si familier pour moi dans mon enfance avait-il pu disparaître à ce point de la mémoire collective, au point d’être perçu comme une erreur voire une ignorance ? An pa té ka konprann…
C’est Armand Achéron, qui jouera un rôle déterminant dans mon interrogation autour du mot boka.
Quelques jours après mon échange avec ma fille, toujours en août, lors d’un hommage rendu à Robert Loison, chez lui au Moule, c’est Armand, marqueur de talent; qui avec la simplicité qui le caractérise, raconta que jeune il avait toujours été attiré par ce qu’il appelait alors… boka.
Entendre ce mot sortir de la bouche d’un artiste reconnu, qui plus est ayant joué aux côtés de Robert Loison, m’a procuré un immense soulagement. Je me suis dit, « an pa bwak ! », nous n’étions donc pas une anomalie linguistique mes ami.e.s et moi.
Nous appartenions à une génération, à un lieu, à une ambiance culturelle où le terme boka existait réellement.
Afin de poursuivre mes recherches je me suis demandé si ce mot boka n’était pas un mot que nous utilisions à Pointe-à-Pitre ?
Raymonde Pater-Torin, que j’ai alors interrogée sur le sujet, m’a confié que sa propre mère utilisait le mot boka pour désigner le gwoka. Elle m’a également expliqué que son oncle, Tonton Zébi, disparu récemment à 98 ans, employait lui aussi ce terme. J’ai alors ressenti une profonde joie, mêlée d’un véritable apaisement intérieur, en découvrant que le mot boka avait bel et bien existé pour nommer le gwoka.
Dans un témoignage, le légendaire Guy Conquèt parle du gwoka en utilisant les termes « goka ou boka »[1].
Dans une discussion récente, le journaliste Jean-Claude Adonis m’a confirmé que boka pour parler du gwoka est un terme qu’il avait entendu aussi à l’époque.
Ces fragments de mémoire, épars mais concordants, montrent que le mot a bel et bien circulé, qu’il a vécu, qu’il a été prononcé dans certains foyers, certains quartiers, certains cercles. Certain.e.s d’entre nous sont arrivé.e.s au gwoka en l’appelant boka. Nou té ka dansé boka, nou té ka jwé boka.
L’existence du mot boka peut s’expliquer par le fait qu’en linguistique historique, la lénition désigne l’affaiblissement d’une consonne initiale. Dans certains créoles ou dialectes, les consonnes g, k, b, p peuvent s’alterner dans une même famille phonétique :
- /g/ (occlusive vélaire sonore) peut s’affaiblir ou se transformer selon le contexte phonétique ou sociolinguistique.
- Dans certaines variétés créoles, le /g/ initial peut se prononcer plus légèrement et tendre vers une occlusion bilabiale comme /b/.
Ce type de glissement g → b existe dans plusieurs langues du monde et s’explique par une proximité articulatoire dans certaines transitions.
Utiliser le mot boka pour nommer le gwoka n’était pas une fantaisie de quelques personnes, mais une strate linguistique aujourd’hui effacée, oubliée, sortie du langage et de la mémoire collective du plus grand nombre.
Le gwoka : un art musical qui porte les traces de son histoire
Le gwoka, art musical profondément ancré dans la société guadeloupéenne, est lui-même un héritage complexe.
Né durant la période esclavagiste, métamorphosé au fil des siècles, il s’appuie sur le tambour, gwo ka, gwoka, boka, goka, gwotanbou, dont la dénomination fluctue, se transforme, se créolise, se réinvente.
L’étymologie du mot gwoka viendrait de la déformation créole de « gros-quart ». En effet, les esclaves fabriquaient leurs tambours à partir de tonneaux de cette contenance, utilisés pour transporter de la viande salée ou du vin entre la France métropole et les colonies.
Ces tonneaux, d’origine anglaise, furent détournés de leur fonction première pour devenir des instruments.
À l’origine, selon certaines sources, les tambours étaient sculptés dans des troncs d’arbres. L’arrivée du baril constitua une innovation majeure : gain de temps, solidité, mais aussi une sonorité nouvelle, distinctive, qui façonnera l’identité du gwoka moderne.
Ces détails matériels et techniques ne sont pas anecdotiques : ils montrent à quel point le gwoka est un art de transformation, de réappropriation, de créativité face à la contrainte. Et il semble en aller de même pour les mots qui le désignent.
De boka à gwoka : comment un changement de mot révèle un tournant politique majeur
Pourquoi les mots boka, goka ou gwotanbou ont-ils disparu au profit de gwoka ? Ce glissement n’est pas seulement linguistique : il est politique, culturel, identitaire.
Le mot Gwoka s’est imposé à mesure que la pratique de cette musique gagnait en reconnaissance et en structuration.
Le mouvement politique et culturel des années 1970-1980, mené par les organisations indépendantistes guadeloupéennes, a œuvré à la formalisation du terme, dans un contexte de revendication politique et identitaire mais aussi de lutte pour la dignité culturelle.
Nommer, c’est aussi légitimer : uniformiser le vocabulaire a permis de créer un mot-repère, un emblème sonore, un étendard.
L’évolution du vocabulaire suit donc celle du statut du gwoka dans la société guadeloupéenne.
Il passe d’un art marginalisé, le plus souvent méprisé, à un symbole de résistance politique, culturelle, jusqu’à sa prise en main totale par toutes les composantes de la société guadeloupéenne et son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
La disparition du mot boka ne relève donc pas d’un oubli accidentel ou d’une quelconque stratégie : elle accompagne la montée en dignité du gwoka, l’affirmation d’un mot devenu porteur de fierté.
Mais comme souvent pour ce qui concerne les cultures façonnées dans la résistance, en marge des institutions, les mots des débuts, les mots de l’intime, ceux des familles, des quartiers ou des anciens, s’effacent en chemin.
Et si remettre le mot boka en circulation réactivait un rapport plus intime au gwoka ?
Et si nous redonnions vie à ces mots anciens ? Et si boka, goka, gwotanbou réapparaissaient dans nos conversations, nos récits, nos ateliers, nos échanges intergénérationnels ?
Les nouvelles générations, souvent convaincues que seul le mot gwoka a toujours existé, gagneraient à découvrir ces appellations oubliées. Non pas pour compliquer leur rapport à la culture, mais pour enrichir la transmission.
Leur transmettre ces mots, c’est leur offrir une part de l’histoire secrète du gwoka, une nuance, une profondeur.
C’est leur rappeler que la culture évolue et qu’elle puise sa force dans les couches successives de mémoire qui la composent.
Redonner vie au mot boka, c’est leur donner accès à un héritage plus complet, plus intime, plus vivant.
Réutiliser ces mots aujourd’hui serait bien plus qu’un exercice de nostalgie. Ce serait un geste politique : reconnaître que notre culture est plurielle, stratifiée, organique. Ce qui signifie qu’elle vit, évolue, se transforme, s’adapte, respire comme tout organisme vivant.
Elle n’est pas figée, rigide ou uniforme : elle est faite de couches successives, d’héritages, d’oublis, de renaissances, d’emprunts, de métamorphoses.
Le gwoka n’a pas toujours porté le même nom, il a évolué avec nous, et nous avons le droit et le devoir d’assumer cette diversité.
Faire revivre le mot boka, ce serait rappeler que les cultures subalternes mais fondatrices, les cultures de résistance, les cultures héritées des pas, des voix et des corps ne sont pas linéaires ni homogènes.
Ce serait affirmer que les variations, les accents, les manières de dire, font partie de notre histoire collective.
Ce serait aussi une façon de réaffirmer l’importance de la mémoire orale à savoir l’ensemble des connaissances, récits, pratiques, traditions et histoires transmis par la parole, de générations en générations, sans passer par l’écrit. Celle qui ne s’écrit pas toujours, mais qui dit tant.
Réintroduire le mot boka, ne serait-ce que par moments, pourrait nous reconnecter à une époque plus souterraine du gwoka. Ce serait faire résonner à nouveau un mot, aujourd’hui oublié ou inconnu du plus grand nombre, mais qui fait partie de notre identité collective.
Le mot boka est un mot qui a accompagné tant de mains, tant de voix, tant de pas, tant d’amitiés…
Témoignage reçu suite à la publication de l’article :
Lucien Seytor « Rassures-toi ou pa bwak. Le terme Boka a aussi circulé à Marie Galante. J’ai eu à l’entendre dans la bouche d’un de mes propres frères dans les années 80-90. À un moment où nous (la section de Bikjengwa de Marie-Galante sous couvert d’une association de type nouveau : Moundjaka qui a succédé au groupe KARAPAT) avions voulu réintroduire la pratique réelle du Gwoka et du léwoz à Marie Galante.
Lui (mon frère) qui est resté de manière permanente sur l’île et n’ayant pas connu l’assimilation guadeloupéenne. J’ai pensé sur le coup à une déformation phonétique de sa part.
De plus, autant que je m’en souvienne, M. LUCCINT, habitant Tivoli, le dernier tonnelier de l’île qui nous fabriquait nos tonneaux pour nos instruments, utilisait aussi ce terme de Boka ou Goka. »
À Ketty Sordier avec qui j’ai tant dansé le boka dans la cour de la cité Mortenol quand nous étions petites filles.
Ou pa la Ketty mé ou la… An kyè an mwen.
[1] Temoignage de Guy Conquet dans Press Book, Paris, 1993, In Thèse de doctorat de Marie-Héléna Laumuno