Ce patriarcat toxique

Note : la forme masculine utilisée dans ce document désigne aussi bien les femmes que les hommes. Le genre masculin est utilisé sans aucune discrimination et dans le seul but d’alléger le texte.

Depuis bientôt deux ans, les organisations syndicales [CFTC, CGTG, FAEN-SNCL, FO, FSU, SPEG, Solidaires Guadeloupe, SUD PTT GWA, SUNICAG, UGTG, UNSA][1] regroupées sous l’appellation «collectif d’organisations en lutte » mènent des actions pour la réintégration des personnels de santé qui ont fait le choix de refuser se plier à l’obligation vaccinale du 5 Août 2021.

Ces organisations sont toutes dirigées par des hommes. Je dis bien dirigées par des hommes. Parce qu’avoir une femme à la tête d’une organisation ne signifie en rien que c’est elle qui la dirige, quand son mandat est littéralement confisqué par ceux qui s’estiment ouvertement plus légitimes qu’elle et qui occupent les médias bien plus qu’elle.

Depuis un an et demi nous assistons avec ce collectif d’organisations syndicales, au pire de ce que peut être un patriarcat basé sur une arrogance sans bornes, une supposée hyper virilité, la valorisation de la violence, la mise en scène et l’instrumentalisation de la colère, le refus de l’échec, l’ego boursouflé, le refus de se remettre en question, la domination des femmes, les violences faites aux femmes,…

Avec ce collectif d’organisations syndicales nous assistons au plus gran d naufrage du syndicalisme guadeloupéen avec des actions menées qui vont d’échecs en échecs avec des échecs d’autant plus retentissants que les actions menées démontrent l’agacement de ces messieurs de ne pas réussir à imposer leur point de vue au gouvernement. Que des organisations syndicales ne parviennent pas à faire un gouvernement reculer sur une loi sanitaire votée, qui a été acceptée par le consensus scientifique, pour combattre une pandémie, est-ce bien surprenant ? L’enjeu de ces messieurs responsables syndicaux c’est tout de même faire reculer un état sur sa politique de santé. Après tout pourquoi pas ? Qui ne tente rien n’a rien comme on dit en Guadeloupe.

La base de l’action syndicale, que ces sexagénaires devraient avoir intégré, est normalement de bien choisir ses combats, de bien connaitre son adversaire et de toujours se réserver une possibilité de sortie du conflit qui permet à chacun des acteurs de garder sa dignité.

Pourtant, et c’est là un des aspects de ce patriarcat toxique, c’est que ces syndicats, malgré des déconvenues éclatantes sont capables de vouloir faire croire que ce sont les plus grandes victoires du syndicalisme en Guadeloupe et que résister en allant d’humiliations en humiliations de l’action syndicale est un succès.

Et quand leurs déconfitures leur sautent trop à la figure, quand leurs débâcles  leur sont trop insupportables ils accusent le monde entier des déroutes où leur ego les a emmenés. Naturellement tout le monde est responsable de leurs échecs, sauf eux-mêmes.

Osons imaginer une minute que toutes ces déconfitures étaient infligées à des organisations qui seraient effectivement dirigées par des femmes… Elles auraient déjà été traitées de tous les noms possibles et imaginables, renvoyées à leur condition de femmes, à leurs fourneaux, à leurs enfants et à leurs maris conjoints ou concubins. Pa té ké ni dlo pou lavé yo.

Tous ces hommes avec une moyenne d’âge de 60 ans tentent de faire croire qu’encourager des guadeloupéens qui ont fait le choix de ne pas se vacciner et de briser des liens familiaux avec leur époux/épouses/conjoints/conjointes, arrêter les études de leurs enfants, serait un acte de résistance face à l’état français.

Ces mêmes personnes ont eu pour certains des parents qui se sont saignés pour leur faire avoir une meilleure condition sociale qu’eux. Ces hommes à la tête de ces syndicats ont des carrières professionnelles terminées ou définitivement assurées.

Pour certains il était hors de question de ne pas mener la lutte des classes avec la lutte contre l’obligation vaccinale, pour d’autres c’était une occasion en or de mener une guérilla contre l’état français ou Macron, d’autres encore pas convaincus de ce combat ne voulaient pas passer pour des hommes pas nonm, sont montés dans le wagon en avalant leur honte et leur déontologie syndicale en se disant « si ça ne marche pas ce n’est pas grave mais si ça marche nou té adan ».

La rhétorique de ces sexagénaires est basée sur l’énumération dans tous leurs discours de tout ce qu’ils estiment être un problème en Guadeloupe, dans le même temps qu’ils tirent, à la connaissance de tous, très grandement parti du système.

Ce sont des discours déprimés qui ne laissent entrevoir aucun espoir pour la jeunesse. Jeunes qui d’ailleurs s’éloignent de plus en plus des syndicats. On se demande bien pourquoi…

Ces hommes étant tellement sûrs de leur pouvoir de remporter toutes les victoires malgré tous leurs fiascos ne peuvent même pas s’imaginer faire émerger leurs remplaçants. Et quand ils font semblant de ne pas vouloir les « présidences à vie » ils écartent rapidement le nouveau venu pour être à nouveau sous le feu des projecteurs. Le patriarcat viril et brutal adore les caméras.

Un bon nombre d’hommes politiques, voulant assurer leur réélection, se sont accrochés à ces discours, appliquant tout comme ces syndicalistes le principe de Ledru-Rollin « il faut bien que je les suive puisque je suis leur chef ».

Dans une société guadeloupéenne dont le fonctionnement repose principalement sur les femmes et leur rôle, il est assez édifiant de voir des hommes, responsables syndicaux, non directement concernés par l’obligation vaccinale, encourager les non vaccinés sans salaires, majoritairement des femmes, à s’exclure ainsi que leurs enfants et leur famille, de la société, de leurs études,… Les drames familiaux liés à ces situations se comptent par dizaines en Guadeloupe. Les violences patriarcales c’est ça aussi : la politique de la terre brulée, la i pann i sèk.

En Guadeloupe où la fierté et la dignité sont des éléments si importants, ces hommes ont réussi à se persuader et à persuader leurs affiliés que tendre sa gamelle, vivre de quêtes, de dons, du bon vouloir des uns et des autres est normal et gratifiant.

Comment ne pas avoir une pensée pour des femmes comme Monique Marival et Suzie Anduse qui ne cessaient au sein de l’UGTG de mettre en avant le maintien absolu de la cohésion entre vie familiale et vie syndicale.

Le propre de ce patriarcat c’est qu’il s’accompagne d’une masculinité toxique où certains hommes sont incapables de se désolidariser de ces actions allant à l’encontre de leurs valeurs et des mandats qui leur ont été confiés.

Pour eux il faut en être. Il faut aussi tirer un profit de l’action, aussi bancale soit-elle. Ne pas tout laisser à quelques-uns. Il faut essayer de briller avant qu’il ne soit trop tard. Et puis s’en aller quand finalement allez, bon,… ça n’aboutit pas. Reprendre sa petite vie en laissant les gens se démerder avec leurs problèmes de non vaccinés suspendus. Certains disent en off ne plus être solidaires des actions menées et des discours. Mais seulement en off. Solidarité masculine oblige.

La masculinité toxique conforte les codes tacites de comportement chez les hommes et met en évidence les effets nocifs de la masculinité pour la société, mais surtout pour les hommes eux-mêmes. La complicité dans la masculinité toxique passe par le fait de se conformer aux comportements masculins liés à la violence, au pli gwo gòj et à un fonctionnement qui s’apparente à un concours permanent de pesée de testicules.

Même au pire de leurs déconvenues collectives ces hommes liés par cette virilité nocive, insultent, invectivent, tentent de discréditer, distribuent des certificats de bons et de mauvais guadeloupéens. Masculinité féroce oblige, ils ont encore le toupet de vouloir donner des leçons en dépit de leurs multiples revers.

C’est cette masculinité toxique, cette assurance de détenir un pouvoir et d’être en mesure d’exercer une domination, qui fait qu’un nombre conséquent d’hommes guadeloupéens plus ou moins jeunes, ont investi ce champ de la violence autour de l’obligation vaccinale de soignants, qui ne s’opposait pas à eux. Ils se sont retrouvés dans des démêlés avec la justice et sont, pour certains, encore emprisonnés. Oui les hommes sont les premières victimes de leur patriarcat et de leur masculinité toxique.

Ces hommes à la tête de ces syndicats avec leur gòj qui ne marchent pas depuis des mois, leurs ultimatums qui ne font recette que chez leurs affidés donnent le pire exemple de la manière dont l’action syndicale devrait être menée.

Si j’étais complotiste (mais avec ça je pourrais l’être facilement), face à cette débâcle syndicale, je n’aurais pas eu beaucoup de mal à croire que ce mouvement du collectif d’organisations syndicales est sponsorisé, encouragé par l’état ou le patronat pour dégouter les guadeloupéens de l’action syndicale à tout jamais…

Il est encore heureux de constater que quelques hommes, en prenant le risque d’être traités des pires noms montrent qu’une autre masculinité, un autre patriarcat est possible dans la société guadeloupéenne et c’est tout à leur honneur. Ils ont compris que parfois certaines actions relèvent plus de la révolte, de la rébellion que de la révolution.

Pour cela je voudrais dire merci à mon ancien professeur, Emmanuel Broussillon, qui en écrivant sa lettre de rappel à l’ordre aux dirigeants du journal l’Etincelle, m’a fait prendre le temps que je n’arrivais pas à trouver pour écrire ce texte sur ce patriarcat toxique qui n’est en rien la norme du fonctionnement masculin.

Lettre de M. Broussillon