Gwoka et spiritualité consciente : de l’interdiction à la revendication

Le gwoka, cette pratique musicale et dansée née dans les plantations de la Guadeloupe esclavagiste, a longtemps été réduit à une pratique marginale et décriée ou à une expression folklorique.

Pourtant, derrière les frappes des tambours, derrière les danses et les chants responsoriaux où les répondè répondent pour le chanteur, se joue quelque chose de plus profond : une spiritualité. Une spiritualité qui fut d’abord interdite, réprimée, cachée et qui aujourd’hui, lentement, se revendique.

Qu’est-ce que la spiritualité ? La spiritualité ce n’est pas la religion. La religion est institution, dogme, cadre collectif. La spiritualité est personnelle. Elle est une mise en relation de soi, avec ce qui nous dépasse. Il peut s’agir des ancêtres, de la nature, des arbres, de la mer, de la rivière, des énergies, … La spiritualité c’est une démarche personnelle et intime, que rien ni personne ne peut ni imposer ni transmettre

De ce point de vue, le gwoka est un espace de déploiement du spirituel. Pas une spiritualité obligée, ni prescrite par une autorité. Mais une spiritualité qui se vit dans le corps, dans le souffle, dans le mouvement.

Une grande part des pratiques spirituelles dans le gwoka est souvent inconsciente. On se laisse porter par le rythme sans savoir qu’on peut toucher au sacré.

La répétition des frappes, l’abandon du corps, la réponse collective, la montée de l’énergie… tout cela peut être une forme de spiritualité qui ne se nomme pratiquement jamais en tant que telles.  

Le gwoka, comme toutes les pratiques afro-diasporiques nées de la déportation d’africains pour être mis en esclavage dans les Amériques, est traversé par des forces d’une très grande puissance. On vient au gwoka pour se défouler, pour se libérer, pour se rassembler. Parfois on choisi le gwoka, d’autres fois c’est le gwoka qui nous choisit. Et parfois, sans le savoir, on peut toucher à l’invisible.

Durant l’esclavage, les pratiques à tambours étaient interdites. Le Code Noir, les autorités coloniales et religieuses, la peur des rassemblements nocturnes, tout concourait à étouffer et interdire ce qui était perçu comme une menace.

Pourquoi cette peur ? Parce que le gwoka, dans sa dimension spirituelle, était un espace de liberté et de résistance. Un lieu où les esclavisés se réappropriaient leur africanité et entraient en communication avec les pratiques spirituelles auxquelles ils avaient été arrachés. Un lieu où ils pouvaient préserver ce que le système esclavagiste ne parvenait pas à détruire.

Le religieux catholique, imposé comme religion unique, a longtemps stigmatisé les pratiques des esclavisés. Les tambours étaient associés au paganisme, à la sorcellerie, au démon. Tout a été fait pour que la spiritualité africaine soit réprimée, enfouie, rendue invisible.

De nos jours les pratiques tendent à changer. Le gwoka n’est plus seulement l’âme musicale de la Guadeloupe. Il devient pour de plus en plus de pratiquantes et pratiquants un espace de revendication spirituelle assumé.

Des danseuses, des danseurs, des tambouyés, des makèz et makè revendiquent la dimension spirituelle de leur pratique. Ils ne la subissent plus et ne la cache plus. Ils elles la choisissent. Ils elles sont dans la ronde en pleine conscience, avec une intention, avec une présence.

Cette spiritualité affirmée, mise en lumière et nommée, on peut la qualifier de spiritualité consciente. La spiritualité consciente se manifeste par un ensemble d’attitudes et de postures que l’on retrouve traditionnellement dans les pratiques rituelles.

L’écoute est corporelle se fait par les pieds, par le ventre, par la colonne vertébrale. Elle est aussi mémorielle car elle convoque des résonances qui dépassent le présent immédiat.

La danse elle ne s’adresse plus seulement à un public, mais à une énergie que certains qualifient de supérieure

La danse devient pour ainsi dire rituelle et se distingue de la performance technique et scénique car elle n’est pas destinée uniquement à être regardée, mais elle opère sur le danseur ou la danseuse, sur le groupe, sur tous ceux et toutes celles qui composent la ronde.

Au gwoka, comme dans les danses rituelles, la reconnaissance de l’énergie circulante montre que la « montée d’énergie » dans les pratiques collectives n’est pas une simple métaphore. Elle produit des effets comme la modification des états de conscience, le renforcement du lien social, la sensation de plénitude ou de libération.

Ces effets, bien que non mesurables par des instruments, sont attestés par l’observation des participants et participantes ainsi que les récits de leur expérience dans la ronde. Des personnes diront mizik la chayé mwen, an pa konprann ka ki rivé men, an té ka gadé mwen ka danse, an té ka gadé mwen ka jouwé, mizik la kriyé mwen, mizik la halé mwen, ….

La transe, l’abandon, la perte de contrôle apparente, caractéristiques de nombreuses pratiques rituelles afro-diasporiques, ne relèvent pas d’une pathologie ou d’une simple ivresse sensorielle. Elles sont des techniques du corps qui permettent d’atteindre un état de conscience modifié, où le sujet se vit comme traversé par une force qui le dépasse.

La spiritualité consciente dans le gwoka n’est pas une quête émotionnelle désordonnée. Elle est un ensemble de pratiques et de postures qui s’inscrivent dans des traditions rituelles, des cosmologies et des techniques du corps. Elle se caractérise par une attention portée aux processus invisibles, à ce qui circule entre les êtres, à ce qui relie le présent au passé, à ce qui transforme l’individu en participant d’un tout plus vaste.

Le gwoka est en dialogue avec le monde afro-diasporique car dans toute la Caraïbe et au-delà, d’autres pratiques spirituelles des africains déportés pour être mis en esclavage sont sorties de l’ombre depuis des siècles.

Au Brésil, le candomblé a longtemps été interdit, réprimé, diabolisé. Aujourd’hui, il est reconnu, étudié, célébré. Les tambours sacrés qui appellent les orixás sont devenus des symboles de résilience.

À Cuba, la santería, longtemps pratiquée en secret, est aujourd’hui une spiritualité assumée, qui mêle dieux yorubas et saints catholiques dans un syncrétisme complexe.

En Haïti, le vaudou, après des siècles de stigmatisation, est devenu une religion officiellement reconnue, au même titre que les autres cultes.

Partout, des peuples africains déportés ont su préserver, sous des formes différentes, une même manière de faire du tambour un médium, du rythme une prière, du corps un temple.

Le gwoka, comme le candomblé, la santería ou le vaudou, entretient un rapport complexe avec le religieux. Pour certains, il s’agit d’une pratique spirituelle sans attaches religieuses. Pour d’autres, elle se confond avec une foi, une croyance, une appartenance.

Le religieux et le spirituel peuvent se confondre chez certaines personnes. Mais ils ne sont pas identiques. Le religieux est un cadre. Le spirituel est une expérience. Le gwoka peut permettre de vivre l’un et l’autre, l’un sans l’autre ou l’un avec l’autre comme dans les autres religions afro diasporiques.

L’interdiction et la honte ne sont pas des fatalités. Elles ont été construites, imposées, intériorisées. Elles peuvent être défaites.

Ce qui doit devenir normale, c’est que la spiritualité dans le gwoka ne soit plus vécue comme une anomalie ou un résidu. Elle doit être revendiquée, exprimée, mise en lumière, montrée, nommée.

Le gwoka est passé de l’interdiction à la reconnaissance en tant que patrimoine de l’humanité. Mais il doit passer d’une spiritualité tantôt inconsciente, parfois honteuse, à une spiritualité consciente, fière et revendiquée.

C’est pouvoir dire : Sa an ka santi an wonn la fò, tanbou la ka chayé mwen, i ka fè mwen pèd la kat, chanté la ka fè mwen vwayajé, ça peut être aussi « Ce que je vis dans la ronde, ce que je ressens quand le tambour frappe, ce qui me traverse quand je danse, n’est pas une erreur, ni un fantasme, ni une illusion. C’est une expérience réelle. Elle a une valeur. Elle a un sens. »

Cette évolution est profonde. Elle dit que le gwoka n’est pas une simple musique ou danse. Il est une mémoire, une présence, une relation à l’invisible. Et que celles et ceux qui le pratiquent aujourd’hui, en pleine conscience, perpétuent quelque chose que l’esclavage et la religion catholique imposée n’a pas réussi à détruire chez les africains esclavisés à savoir la liberté spirituelle, la liberté de ressentir, de croire, de s’élever et de se relier. Se re lier.

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