Le management n’est jamais neutre. Il est toujours le produit d’une histoire, d’une culture, d’une géographie, d’une identité collective, d’une organisation sociale et d’une manière propre au pays de concevoir les relations humaines.
Pourtant, dans de nombreuses sociétés post-esclavagistes comme la Guadeloupe, les modèles de management enseignés dans les écoles et appliqués dans les entreprises proviennent essentiellement d’Europe ou d’Amérique du Nord.
Ces modèles, souvent présentés comme universels, ont été construits dans des contextes historiques, économiques et culturels fondamentalement différents de ceux de la société guadeloupéenne.
Le management endogène désigne précisément un mode d’organisation, de direction et de gestion qui naît des réalités d’une société. Il s’appuie sur les références culturelles de cette société, ses pratiques sociales, son histoire collective, sa mémoire et ses représentations du pouvoir.
En Guadeloupe, penser un management endogène revient donc à construire des pratiques managériales nées de la société guadeloupéenne et adaptées à une société marquée par l’héritage esclavagiste, la colonisation, les résistances, et la racialisation des relations de travail.
Dans les sociétés post-esclavagistes, les relations au pouvoir ne peuvent être analysées comme dans des sociétés qui n’ont pas connu l’esclavage de plantation. Pendant des siècles, le travail a été associé à la contrainte, à la surveillance, à la violence et à la domination raciale. Cette mémoire collective continue parfois d’influencer inconsciemment les relations professionnelles contemporaines.
Les stigmates de cette mémoire collective se retrouvent encore largement dans les proverbes négrophobes nèg pé pa dirijé nèg, konplo a nèg sé konplo a chyen… insinuant que les guadeloupéens noirs sont incapables de travailler ensemble ou de collaborer.
Certaines formes d’autorités managériales peuvent ainsi être perçues comme des prolongements symboliques des rapports de domination hérités de l’esclavage. À l’inverse, certains salariés peuvent développer des formes de méfiance face à la hiérarchie ou accorder une importance particulière au respect, à la dignité et à la reconnaissance humaine dans les rapports de travail.
Le management endogène à la Guadeloupe suppose donc de bien connaitre tous ces éléments et leur impact dans la relation managériale. Il ne faut pas sous-estimer que des managers à de hautes fonctions porteurs eux-aussi des stigmates de la racialisation des relations de travail, peuvent être porteurs des croyances du type nèg pé pa dirijè nèg et peuvent même vouloir convaincre leurs équipes de la validité de ces croyances fausses.
Le management endogène existe dans tous les pays toutes les régions. Si vous avez vu le film bienvenu chez les chtis vous voyez à quoi je fais allusion.
Ce type de management existe dans de nombreuses régions du monde.
Au Japon, par exemple, le management endogène s’est construit autour de valeurs comme le collectif, la loyauté envers l’entreprise, le consensus et le respect de la hiérarchie. En Scandinavie, notamment en Suède, le management endogène à la Suède valorise fortement l’horizontalité, la concertation et la réduction des distances entre dirigeants et salariés.
Au Maroc, le management endogène est marqué par des codes issus de la culture arabo-musulmane et berbère avec une importance du lien personnel, le respect de la hiérarchie traditionnelle (mouqaddem), usage de la médiation informelle. Il ne peut se comprendre sans son ancrage dans les structures sociales locales.
Ces exemples montrent qu’il n’existe pas un management universel mais des formes de managements enracinées dans l’histoire, l’identité et la culture de chaque société.
Il y a quelques jours je discutais avec un chef d’entreprise qui a possède des entreprises en Grande-Terre en à Basse-Terre et il m’expliquait qu’il avait bien compris qu’on ne manage pas à Basse-Terre comme en Grande-Terre parce que selon lui les relations professionnelles en Basse-Terre sont moins conflictuelles, plus détendues d’en Grande-Terre.
La Guadeloupe possède ses réalités historiques, culturelles et sociales. Penser un management endogène guadeloupéen ne signifie pas rejeter tous les apports extérieurs, mais adapter les pratiques managériales aux réalités historiques, identitaires et sociologiques au territoire et même aux régions parfois.
Il s’agit de sortir d’une simple reproduction de modèles importés afin de construire des formes de management plus cohérentes avec l’histoire, la culture et les dynamiques sociales proprement guadeloupéennes.