Le gwoka est danse, musique, patrimoine. Le gwoka est né dans la douleur, dans la résistance, dans l’acte de survivre. Il était cri, souffle, appel à l’invisible, conversation avec les racines, avec l’arrachement, avec l’âme et avec l’histoire. Néanmoins, aujourd’hui, une question s’impose : qu’en est-il de la spiritualité et plus précisément de la spiritualité consciente dans le gwoka ?
Quand la technique efface l’essentiel
Les écoles de gwoka se sont multipliées en Guadeloupe, cela est une victoire et une fierté dont chaque guadeloupéenne, chaque guadeloupéen doit mesurer la portée vu le mépris qui entourait cette musique et cette danse.
Dans les cours de gwoka, généralement on apprend à boula, à maké, à danser en comptant les pas souvent, à travailler l’esthétique, souvent à exécuter des enchaînements chorégraphiés. Les musiciens et musiciennes, les danseurs et danseuses soignent leurs gestes, cherchent la beauté visuelle, la virtuosité. Et cela doit être applaudi.
Néanmoins un constat peut être fait : celles et ceux qui enseignent encore à sentir le ka sont de plus en plus rares. Tout comme celles et ceux qui transmettent que le makè ou la makèz n’est pas simplement un excellent technicien ou une excellente technicienne avec une frappe exceptionnelle souvent, mais une passeuse ou un passeur d’énergie, missionné.e pour donner de l’âme à la ronde avec chanteur, boula, répondè, spectateurs et spectatrices. Ceux et celles qui rappellent encore que la ronde de léwòz est un cercle sacré, et non uniquement une scène de spectacle se font rares aussi. La technique semble avoir pris le dessus. Souvent il faut chercher l’âme de la ronde, sans la trouver parfois malheureusement. L’âme s’efface. Et à ce moment le gwoka se désenchante.
Une ronde vidée de sa force
Dans beacoup de léwòz ou kout tanbou d’aujourd’hui, la spiritualité consciente semble absente.
La spiritualité consciente est une démarche intérieure qui consiste à vivre en pleine présence, avec lucidité et intention, le lien à soi, aux autres et au monde. Dans la ronde du léwòz ou du kout tanbou certains et certaines expriment parfois leur spiritualité mais cette démarche n’est pas systématique, ni celles du plus grand nombre eu égard aux échanges que j’ai pu avoir avec des participants et participantes à des léwòz ou kout tanbou.
Dans la ronde, souvent, pas toujours, le makè ou la makèz se contente de retranscrire les pas, elle ou il accompagne au lieu d’invoquer, de convoquer et d’entrainer. Le public regarde, au lieu de répondre. Beaucoup de danseurs et danseuses exécutent des prouesses techniques et vestimentaires, au lieu d’incarner et de rentrer en communication réelle avec le makè ou la makèz, les boulas, les répondè et répondèz, l’assistance.
Dans ces cas-là, la ronde se vide de sa puissance : elle devient un lieu de démonstration où l’on montre, mais où l’on ne partage plus, où on ne fait pas de don. Don de ses sentiments, de ses émotions, de ce que l’on a à dire à exprimer, à remercier, … Pourtant, le gwoka n’est pas né pour être uniquement regardé. Il est né pour être vécu et dire.
La ronde elle-même, parfois tellement ouverte, tellement organisée comme une scène de spectacle que son agencement casse l’énergie qui doit circuler entre les actrices et acteurs de cette ronde et détruit la fonction de la ronde qui doit être fermée selon les principes du gwoka. An nou fèmé la wonn est un élément majeur du gwoka.
Retrouver le cœur du gwoka
Faut-il penser que la spiritualité, et plus précisément la spiritualité consciente dans le gwoka est un mythe ? Non.
Elle est là, toujours là, tapie dans les corps, dans la mémoire, dans le rythme. Mais elle n’est pas toujours consciente. Elle n’est pas suffisamment enseignée. Elle n’est pas appelée.
L’urgence qu’il y avait à sauver le gwoka, à le transmettre, à faire qu’il ne tombe jamais dans l’oubli a permis la création de modes de transmission parfaits par les écoles et autres lieux d’apprentissages.
Néanmoins cette urgence de la transmission a quelque peu fait beaucoup d’acteurs et actrices de la transmission, pas toutes et tous fort heureusement, oublier qu’il faut aussi transmettre l’âme de cette musique et de cette danse. Qu’il faut rappeler aux élèves et à l’assistance la vigilance à avoir à tout moment en tous lieux où le gwoka est joué et dansé, pour que les prouesses techniques des musiciens et musiciennes, danseuses et danseurs, répondè et répondèz n’occultent pas la dimension spirituelle que comporte chaque élément du gwoka.
Certains et certaines font ce rappel mais ils et elles ne sont pas assez nombreux et nombreuses et ne maintiennent pas cette vigilance tout le long des cours, kout tanbou, léwòz ou autres. Le combat pour le retour conscient de la spiritualité demande une vigilance forte, de rété véyatif.
Et c’est là le défi : oser réintroduire la spiritualité de façon consciente comme axe central du gwoka. Oser rappeler que chaque pas, chaque frappe, chaque chant est une convocation, une invocation, une prière, une mémoire, une résistance. Oser former chanteurs et chanteuses, makè et makèz, boula, répondè et répondèz, danseurs et danseuses non pas seulement à maîtriser la technique, mais à s’immerger dans un flux vital qui les dépasse, à vivre l’expérience d’une élévation intérieure et d’un partage collectif avec toutes les composantes et chaque composante de la ronde.
Un choix collectif et politique
La question n’est pas anodine. Elle est politique. Car un gwoka réduit à sa seule esthétique, ce qui n’est pas un défaut, c’est un gwoka uniquement domestiqué, uniquement folklorisé, vidé de sa force de lien avec celles et ceux qui de la nuit noire, avec toute leur force, ont fait jaillir cette musique et cette danse.